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Roland Dumas, le vice vertueux

Nous sommes le 11 avril 2023. Il pleut. Je décide de sortir après avoir passé la journée au lit. Nous ne sommes plus à une incohérence près. J’emprunte l’avenue des Gobelins, le boulevard du Port Royal, la rue Vavin puis traverse le jardin du Luxembourg. Il est 19h44, les allées sont presque vides. Quelques coureurs cherchent laborieusement la sortie en pataugeant dans le gravier boueux. Les grilles ferment dans un quart d’heure.
Je pousse jusqu’au boulevard Saint Michel et m’égare dans les vieilles artères commerçantes où se mêlent déjà les odeurs de cuisine, de crêpes, de pizzas, de raclette et autres mets orientaux. Un couple s’embrasse dans une rue très étroite dont j’ai oublié le nom. On n’y distingue que deux silhouettes enlacées à l’abri du monde. « Paris est trop petit pour ceux qui s’aiment d’un si grand amour », écrivait Jacques Prévert. C’est l’anniversaire de sa mort. Sur l’autre rive, Notre-Dame dort encore et les passants la regardent tendrement. Le souvenir de cette épaisse fumée noire escaladant les tours me revient comme un vieux cauchemar. Le prix Maison Blanche, le champagne, l’euphorie, les mondanités… et soudain, l’effroi. Cette vision apocalyptique. Ce vacarme. Celui d’un cœur qui dégringole en soi. Plus rien n’a d’importance devant l’effondrement de notre civilisation. Je nous revois la contempler, impuissants, miséreux, éplorés, cherchant au fond de l’âme de quoi formuler un espoir, une prière… Même un cri. Certains répètent « c’est horrible, mon Dieu, c’est horrible ». Je crois que la suite ne fut que silence et bruits de pas se dirigeant vers la sortie.
Pont Saint Louis. Je franchis une Seine noire. Sur l’île, il fait déjà nuit. C’est l’heure où les vieux amants se prennent par la main en flânant jusqu’à la place Louis Aragon, avant de s’attabler aux Anysetiers du Roy, par exemple ; l’heure sublime où les jeunes amoureux se retrouvent en secret à l’angle de la rue Poulletier, les cheveux trempés et les regards en feu. C’est l’heure où l’on s’aime sans penser au lendemain.
En levant les yeux, j’aperçois de vastes bibliothèques, des plafonds peints, des poutres, des salons feutrés, ces lieux reculés du monde dans lesquels on aimerait parfois s’enfermer pour échapper aux led, au mobilier suédois et aux murs blancs. Je voudrais pousser ces portes cochères et sonner à ces appartements. Y sentir les parfums d’une cuisine en ébullition, y entendre un air de jazz et lire, pourquoi pas, les premières pages d’un roman au coin d’un feu. C’est curieux, quand même. Presque effrayant. Il y a quatre ans, je franchissais pourtant régulièrement le seuil de l’un de ces immeubles, quai de Bourbon. Je me souviens de cette porte grinçante et du bruit de clef dans la serrure. De cette salle à manger aux murs délavés, jonchée de sculptures, de poteries, de photos et de quelques dessins éparpillés sur la table en verre. Je me souviens de ce chapeau noir accroché au porte-manteau. De ce bureau de légende. Et de cet homme assis auprès duquel je passais des heures à écouter, à apprendre, à rire, à jouer, à imaginer son monde et à m’y sentir bien : Roland Dumas. Nous nous étions rencontrés dans l’appartement d’un écrivain, sorte de lupanar intellectuel niché sous les toits haussmaniens. C’était le 14 juin 2018. Dix jours plus tard, je me trouvais là, dans ce bureau, entre Max Ernst et Picasso.
Nous sommes alors le 25 juin 2018. Roland porte des baskets blanches. Adieu Richelieu, adieu Berluti. Dumas a désormais succombé au confort des semelles bon marché. C’est le prix de l’âge. De moindre élégance, peut-être, mais Roland ne fléchit pas : « J’ai fait retoucher ce costume pour l’occasion. » En séduction, c’est une pointure.
Après avoir beaucoup marché, il feint de se lever et m’invite à m’asseoir. Je lui tends d’abord la main, puis une boîte de chocolats, il les saisit en souriant : « Voyons, on s’embrasse ! » Svetlana nous sert deux verres d’eau puis se redirige vers l’entrée. Elle vit avec lui depuis 10 ans. Un ami le lui avait présentée, un soir. Elle ne parlait pas français, alors il lui a enseigné la langue… La porte claque, le silence tombe, nous voilà seuls.
Rien n’est inscrit dans le guide de cet entretien hasardeux. Nous parlerons sans doute d’histoire, d’art, de femmes et de morale. De ses passions déraisonnables et de son carcan spirituel. Homme de peu de foi mais dévot de la République, Roland est un pilier de l’acropole mitterrandienne. Tout, à priori, nous oppose. Incorrigiblement libertin, démesurément patriote, 96 ans, 75 de moins, de ce que fut la gauche, de ce que fut la droite, qu’importe le flacon, pourvu qu’il y ait l’ivresse… Roland loue de toute façon « le goût de voir les gens en face ». Tant mieux. L’appartement est calme. Il est 18h. Dans la pièce voisine s’élève un air de jazz.
« Que voulez-vous faire dans le journalisme ? » La récurrence de cette question me laisse paradoxalement toujours sans voix. Roland joint attentivement les mains et se met à sourire : « Vous êtes sensible, n’est-ce pas ? Émotive ? » Il se redresse en prenant difficilement appui sur ses accoudoirs et poursuit : « Vous devez saisir toutes les opportunités qui se présenteront à vous. Vous ne commencerez sans doute pas dans un grand journal, vous passerez par la rubrique des chiens écrasés, mais je n’ai pas non plus commencé par défendre Picasso. Il m’a fallu plaider pour de moindres causes. Je vous conseille les rubriques juridiques, les enquêtes, l’investigation. Ça vous fera rencontrer le monde que vous ne connaissez pas encore. Je vais vous donner plein de conseils pour devenir une grande journaliste. Vous êtes plutôt intelligente, belle et sympathique, vous vous intéressez au droit, à l’art, à la musique… Je vous prends sous mon aile. » L’illusion est ravissante. Il est vrai que nous avions respectivement évoqué nos goûts pour l’art, au cours de ce dîner. Roland était chanteur lyrique à ses heures secrètes. Il a même vécu quelques années auprès de la cantatrice Maria Murano, la grande passion de sa vie. S’il n’avait pas entamé une carrière politique, il aurait aimé faire de l’Opéra. Finalement, il a fait ses vocalises dans l’hémicycle… et quelle voix !
Nous ne tardons justement pas à évoquer la dernière campagne électorale. Roland me confie d’abord avoir plaidé en faveur de François Fillon : « Ensuite, je ne pouvais plus vraiment le soutenir avec toutes ces histoires. » Terrain miné. Comment ne pas revenir sur la perversité de cet homicide politico-médiatique. Soupçons calomnieux, perversion et profits poncifs dont il fallait trouver le bouc-émissaire. Pardonnez-moi cette insurrection de mauvaise foi, Roland, mais je n’ai rien digéré. Vous connaissez ça, le radotage journalistique, mais vous avez échappé au matraquage virtuel. Le 5ème pouvoir. Chaque semaine, la plupart des médias dégobillaient leur compte de rumeurs obscènes sur les réseaux sociaux, poubelle de la démocratie moderne, parlement de la foule, fosse commune de la pensée. Le débat n’était plus qu’une fiction.
Sur le terrain, les camps adverses finissaient même par se solidariser. Il fallait entendre ces témoins de Jupiter, pions blancs débarqués sur les marchés bondés, attaquant par des « il faut que » et des « non, vous ne pouvez pas comprendre ». Parce que quand on n’était pas d’accord, c’est qu’on était profondément idiot. C’est que « la réalité des choses » nous échappait. Je compatissais. La France assommée, acculée aux « extrémismes », tombait alors sous le charme mystique du nouvel élu, de l’Emmanuel, prophète de cette douce Europe aux douze étoiles… Dumas n’avait d’ailleurs jamais adhéré aux traités qui avaient précédé celui de Maastricht. Par la force des choses, l’Histoire l’avait conditionné dans ce rejet de l’Europe avant d’être rattrapé par les influents conseils de Mitterrand : « Je sais ce qui est arrivé dans votre famille, mais réfléchissez bien, regardez l’avenir ; l’Europe est la grande aventure de notre génération. » Ainsi fut-il. Lorsque le traité de Maastricht fit trembler les bancs et les consciences de l’Assemblée, Dumas employa le verbe à vau-l’eau, converti au mitterrandisme pour toujours.
La musique s’est arrêtée : « Prenez un chocolat. » Dumas refuse de m’entendre dire que je dois soigner ma ligne. Et pour appuyer sa contestation, son regard a déjà levé les voiles de la décence. C’est le jeu. Audacieux, malsain peut-être… Après tout, « qu’est-ce que la vieillesse, demandait Mitterrand, c’est d’abord de perdre la curiosité. » Avant d’épouser la politique, Roland ne pratiquait pas encore la séduction à outrance. Mais « le pouvoir érotise », dit-il. Ce pouvoir ne l’a jamais quitté.
Il me raconte qu’il a acquis cet appartement en 1956, alors qu’il entrait à l’Assemblée Nationale. Il n’avait que 34 ans – le plus jeune député avec Jean-Marie Le Pen qui en avait 27 – et n’avait pas encore un rond. Alors, un jour, il aperçut une annonce dans Le Figaro : appartement à vendre, 19 quai de Bourbon. La propriétaire vivait entre ses chats et ses enfants dans cet appartement devenu insalubre. Il demandit à l’Assemblée l’aide qui lui était due en tant que jeune élu et acheta le 19. « J’ai eu une sacrée chance ! » Sacrée dose de caviar… L’appartement est situé au rez-de-chaussée d’un hôtel particulier, face à la Seine. Les fenêtres de son bureau donnent sur la cour.
Ici, donc, vécut la sculptrice Camille Claudel, calfeutrée avant d’être internée. C’est d’ailleurs Roland qui ordonna la mise en place d’une plaque informative sur la façade de l’hôtel particulier. Il est toujours amusant de voir quelques badauds s’y arrêter, ne sachant désormais quel autre personnage occupe ces murs. A l’époque, Roland ignorait encore quels illustres artistes il serait amené à défendre. Le hasard est farceur et plutôt généreux.
- Vous recevez toujours ?
- J’ai surtout beaucoup reçu, mais de temps en temps, une belle femme vient sonner à ma porte…
Roland me parle aussi de son père, Georges Dumas, fusillé par les nazis le 26 mars 1944. A 95 ans, l’évocation de ce traumatisme révèle encore d’intraitables blessures. Il se reproche de ne pas être resté avec lui lorsque les Allemands sont arrivés. Mais il fallait résister. Il avait alors enfourché son vélo pour rejoindre les compagnons des Mouvements unis de la Résistance. « Vous ne vous sentez tout de même pas coupable », lui demandé-je. Il se sent surtout triste. Toute sa vie, il l’a construite sur ces fondations filiales. « Pour moi, il n’y a qu’un critère, qu’un repère, c’est la vie. J’ai tellement mesuré que je perdais tout avec la mort de mon père que le reste n’est qu’écumes des vagues », écrit-il dans son autobiographie, Coups et Blessures.
Dans son bureau, un dossier porte le nom de « Georges Dumas 1914-1918 ». « J’aurais aimé le connaître davantage », se confie t-il. Un soir, il l’avait aperçu agenouillé au pied de son lit, en prière. Il n’était, à sa connaissance, pourtant pas croyant. Mais il n’a pas osé l’interrompre. Il le regrette. Roland ne croit pas non plus en Dieu, mais il aborde le sujet régulièrement : « Ce qu’il y a de sérieux, dans la religion, c’est la morale. Je ne crois pas que les véritables athées existent. Ils doutent forcément, tout le monde doute. Vous allez à la messe, vous ? » L’Eglise m’apparaît aujourd’hui moins fréquentable, mais j’y ai passé de longs moments, avec des histoires spirituelles extrêmement fortes. Roland songe beaucoup à la foi chrétienne. Il ne s’est jamais laissé tenter par le nihilisme, ni convaincre par l’athéisme. Rationnel, curieux mais étonnamment prudent, Roland n’en demeure pas moins spirituel. Évidemment, lorsqu’on évoque la prêtrise, il y répond avec toute la sincérité et la tendresse que l’on sait : « J’aime trop les femmes. » Ce pourrait être son acte de contrition.
- Au fait, Maud, au niveau de votre vie sentimentale, ça se passe comment ?
Mitterrand, enfin. Je l’interroge sur leur relation en formulant à demi-mot : « Puisque vous consacrez Léon Blum en sorte de père politique, Mitterrand n’avait-il pas pour vous une figure paternelle autrement plus intime, voire spirituel ? » C’est un peu bancal comme entrée en matière.
- Très bonne question… Je crois que oui. Et la mort de mon père l’intriguait beaucoup. A la fin de sa vie, alors que je venais à son chevet à peu près une fois par semaine, il me posait beaucoup de questions sur lui. Un jour, je lui ai demandé : François, que regrettes-tu le plus ? Et il m’a répondu : je regrette de ne pas t’avoir suivi sur la question de l’Algérie. C’était un vrai aveu.
François Mitterrand n’était pour moi que la parfaite incarnation de « l’homme de droite soumis à une politique de gauche. » C’est ce qu’on me disait. Un homme figé dans l’Histoire qui avait suscité tant de fantasmes, tant de soupçons, tant de secrets et d’indignations… Il était la France d’après de Gaulle, un personnage dont on ne parle pas tellement en cours d’histoire et au nom duquel peu sont légitimés à s’exprimer. Mais un visage bien incrusté dans ce paysage sans horizon.
L’ombre de Mitterrand plane toujours dans cet appartement qui s’assombrit un peu plus. Le soleil a quitté l’île Saint Louis.
Roland Dumas a été journaliste pendant 7 ans. Il faisait « des petits boulots d’avocat » et a rencontré une femme dont l’ami était le propriétaire d’un journal : « Je n’ai pas sauté que sur l’occasion ! » Sacré salaud. Il exerçait dans la rubrique économie et jouissait d’une attention particulière de ce directeur (d’où le salaire de 3500 francs qu’il avait eu l’audace de demander), lié par le sang de l’Histoire. Ses deux fils avaient été fusillés par les nazis. « Ça vous casse », souffle Roland. A cette époque, il n’avait pas grand-chose, la guerre lui avait tout confisqué.
Nous arrivons au terme de notre rencontre, au bout d’une heure et demie. « Ecrivez-moi, dit-il, je vous répondrai. Il faut qu’on se revoie. » En nous levant, je lui soumets l’un de ses ouvrages. Il y appose son écriture un peu tremblante, « …avec mes sentiments de grande affection. » Et poursuit en levant les yeux : « en attendant plus. »
« Quel jour sommes-nous ? » Le 25 juin 2018, Monsieur Dumas.
« Vous avez de très belles chaussures », me nargue t-il d’un air malicieux. Le temps n’atteint pas les goûts. Il se lève, me prend par le bras puis me raccompagne jusqu’à la porte de son bureau. « Je suis très heureux de vous avoir revue. Je veux qu’en me quittant, vous vous souveniez des mots de ce vieux Roland Dumas : vous êtes capable de beaucoup de choses. La vie vous appartient. Ayez confiance en vous. »
11 avril 2023. Il est 21h. Je remonte la rue du Cardinal Lemoine à pas lents. Paris n’est belle que les soirs de pluie.
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Jean de France

Il y avait une cigarette écrasée dans un cendrier. Un guéridon en bois, des chaises en rotin et du marc de café abandonné au fond d’une tasse rouge, près de la porte. L’intemporalité.
Il y avait une femme esseulée que le serveur avait oubliée. Assise dans l’angle mort. Un bonjour sans réponse prononcé sous un masque qui lui ôtait ses derniers traits d’humanité. Les cheveux mal coiffés, un vieux manteau rouge, des baskets neuves, un collant noir et une jupe, sans doute, sur laquelle elle était assise. Une mine triste. Un corps las. Les yeux mi-clos posés sur ce téléphone muet. Et le serveur qui ne venait pas. L’attente.
Il y avait un vieux monsieur aveugle guidé par son chien. Le café habituel, sans sucre, consommé à la même place chaque matin, et servi avec un sourire qu’il devinait. Sans doute se laissait-il distraire par la conversation des trois hommes assis à sa droite, tantôt piano, tantôt forte, dont on ne captait finalement que de brèves conclusions : « T’es qu’un con. » L’esprit français.
Il y avait le dos courbé de ce pilier de comptoir appuyé sur le zinc, une casquette vissée sur la tête, les bras croisés, les épaules remontées jusqu’aux oreilles. Rabougri. Mais debout. De temps en temps, lorsque le serveur repassait derrière le bar, il lui faisait un signe de la tête. Ça valait mieux que des politesses insignifiantes. Puis il replongeait en lui-même. La solitude.
Il y avait ce personnage zolien. Le visage creusé, le regard cafardeur, les cheveux noirs peignés en arrière, un blazer en velours sombre porté sur un gilet marron et une chemise qu’on distinguait à peine, le col apparaissant sous un nœud de foulard rouge ; de longues mains posées sur la table, l’une trouvant de temps en temps l’anse d’une tasse désespérément petite, l’autre glissant lentement sur les lignes d’un journal ouvert : Libération.
Il y avait un petit bout de France en chacun d’eux. Une France poète, une France triste, une France de gauche, une France d’avant. Une chanson douce. Le parfum du café chaud et celui du tabac froid qu’on emporte avec et malgré soi, comme une seconde peau, comme un agréable fardeau, comme un étendard vivant dans ce monde de morts. Un petit peu d’amertume dans ces vies fades. Il n’y avait rien de beau. Rien de glorieux. Rien de grand. Rien de risqué. Rien d’impossible. Rien d’important. Rien de fou… Mais rien, rien… c’est souvent tout.Nous sommes le 19 avril 2023. « C’était une soirée d’anthologie », m’écrit Etienne. Une soirée interminable entamée dans un bar du 9ème arrondissement avec Floran Philippot au Perrier tranche, achevée dans un restaurant avec André Bercoff et Jean Lassalle au Pinot Noir. La première partie fut consacrée aux 30 ans de Jordan Florentin, entre Juliette Briens, Baudouin Wisselmann, Bahia Carla et l’indicible Philippot. Après quelques joyeuses mondanités, Etienne et moi avons finalement décidé de prendre congé, pensant chacun regagner notre oreiller. Mais les plans changèrent lorsque nous croisâmes la rue ***.
Je fis d’abord remarquer à Etienne qu’il s’agissait de la rue d’André Bercoff et qu’avec un peu de chance ou d’audace, nous aurions pu l’y croiser et lui proposer de prendre un verre au pied de son immeuble. Et dans une grande simplicité, l’improbable se produisit : « Mais qu’est-ce que tu fais en bas ? Je descends ! »
André n’a jamais manqué un rendez-vous, contrairement à moi. S’il est en retard, il appelle. S’il est indisposé, il reporte. Mais il n’annule jamais. Alors quand l’imprévu sonne à sa porte, il dévale les escaliers et le rejoint avec ce rire grave, inimitable, doublé de cette éternelle accroche : « Comment va ma gendarmette ? »
Nous passons un quart d’heure ensemble et balayons d’un revers de main les sujets d’actualité pour ne plus parler que de lui. L’émission de Bourdin, le salon d’Omerta, un weekend à la campagne et ce désir fou, toujours, de refaire le tour du monde. André possède une qualité inestimable rejettée par tant de confrères : la curiosité. « Je pose la question », répète-t-il inlassablement aux affabulateurs qui se complaisent dans le relai de vérités infondées, pourvu qu’elles buzzent. Beaucoup le considèrent comme un fou, mais « la grande leçon de la vie, c’est que parfois, ce sont les fous qui ont raison », écrivait l’un des leurs. Au fond, Bercoff est un peu le Churchill du journalisme français.
Mais l’heure est à la sagesse et André doit se lever tôt. Nous nous quittons donc en nous promettant de nous appeler demain. Soudain, mon téléphone sonne. C’est Jean Lassalle. Je le sais à Paris depuis hier et lui propose donc de nous rejoindre au bar, comme ça. Etienne interpelle de responsable du restaurant qu’il connaît bien : « Tu n’imagines pas qui va venir ! » Sacha, la serveuse, interrompt sa course et répond quelque chose comme : « Avec toi, je crains le pire. » Sa réputation droitière le précède. Nous finissons par lâcher le morceau. Deux amis nous rejoignent pour étoffer la table et la conversation. Et une heure plus tard, Jean apparaît à l’encoignure de la rue. La terrasse se lève. Les clients abondent. Il est 23h30.
Nous n’aurons jamais assez d’une vie pour raconter celle de Jean. Et encore moins d’un soirée. Jean Lassalle est un idéaliste insaisissable qui poétise la terre et provoque en nous le désir de la servir, de l’aimer, de la fouler, de l’étreindre, de l’épouser. Cette terre de feu, de vie, de mémoire, de culture, de France. Il aime son pays à en crever. Peut-être maladroitement, mais il l’aime dans ses recoins et dans ses largeurs, sur ses chemins de terre et ses bancs en velours. Il l’aime parce qu’il l’a parcourue comme un paysan. Il l’aime dans les yeux de chacune de ses rencontres, il l’éprouve, il en a même beaucoup souffert. Lassalle a des défauts, bien-sûr. Il parle encore de l’extrême droite comme de la terreur et est incapable de cohérence lorsqu’il s’agit de se positionner sur l’immigration. Alors à défaut de comprendre le politique, nous aimons le personnage. Je me souviendrai toujours de cette évasion, au salon de l’agriculture. De ces moments où Jean Lassalle ne se révèle qu’en rires, en poésie, en tendresse, en revanchard, en amoureux, en indécis, en homme abîmé par la vie mais si fort dans le devoir. Je l’ai découvert enfant malmené et homme plein d’espérance. Debout pendant 10h, tiré de tous les côtés, dansant, chantant, hurlant, buvant, fêtant la France et la paysannerie comme personne d’autre… Il fallait ensuite l’entendre disserter sur ce qu’il avait vu et entendu, épuisé, mélancolique, mais si fier d’eux, de ces Français qui lui ressemblent. Jeunes, vieux, cadres, paysans… Il fallait le voir donner son numéro à tous ceux qui le réclamaient et répondre aux innombrables messages. Jean Lassalle aurait dû s’appeler Jean de France.
Vers 2h30, après nous avoir offert à boire et à entendre ses faits d’armes et ses innombrables rêves, Jean accepte un ultime élixir proposé par un habitué. Nul ne reste indifférent aux attentions d’un homme qui, du sommet de son expérience, porte pour chacun autant d’intérêt que de tendresse. Ce soir Jean Lassalle nous a émus. Il insiste pour repartir à pieds, seul, et disparaît dans les artères de cette ville qui nous paraît alors minuscule sous ses pas.
« La vie est courte et si longue à la fois. Elle est aussi dérisoire que volcanique. Il faut cueillir tous les instants de légèreté et vivre comme si rien n’était impossible. Savoir dire oui. » Jean Lassalle
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Messager de France

Un homme me regarde, depuis le bar. « Vous avez terminé ? » Je lui réponds que non, que les mots viennent lentement. « C’est une lettre », lui dis-je. Il m’interroge, surpris : « Pas une lettre d’amour, au moins ? » Comme s’il fallait en avoir honte. Mais non, celle-ci n’est qu’une lettre de consolation. « C’est très beau », me répond-il. Le monsieur assis à la table voisine lève les yeux : « Vous avez raison de cultiver votre écriture. » Il tourne fébrilement les pages de son petit livre, Voyage voyage, après s’être assis en s’assurant élégamment qu’il ne me dérangeait pas. « Avant, j’écrivais beaucoup, notamment à un amour impossible, une hôtesse de l’air qui recevait mes lettres aux quatre coins du monde », me raconte-t-il. « Et dans mon journal, j’écrivais les mots que je n’avais pas eu l’audace de lui adresser. C’est triste, hein ? » C’est même insupportable. S’il savait… Il aperçoit alors mon écriture : « Vous écrivez vite, c’est lisible ? » Je lui propose de lire la dernière phrase pour s’en assurer. Il n’ose pas, d’abord. Puis s’empare du carnet : « Parler, c’est souvent faire du bruit pour rien. C’est lisible, vous pouvez continuer. » Le souvenir d’un sketch de Raymond Devos lui vient alors : « Je vais parler pour ne rien dire, mais j’aimerais quand même que ça se sache ! » Nous rions. Puis il retourne à son ouvrage. Moi, au mien. Le verre est à moitié plein.
Nous sommes le 16 avril 2023. Hier soir, un déferlement de haine et de bêtises s’est abattu sur Twitter à l’annonce de l’hospitalisation de Jean-Marie Le Pen. La commémoration de l’incendie de Notre-Dame, il y a quatre ans, retombait aussitôt dans l’oubli, jusqu’à l’an prochain. Un autre monument brûlait. On ne peut pas pleurer deux morts à la fois. Le Parisien révélait toutefois que Jean-Marie Le Pen s’était mis à chanter dans l’ambulance tandis qu’elle le transportait aux urgences. Eux aboyaient en meute. Lui chantait à plein coeur. Quelle plus belle assurance de la pureté d’un homme face à l’inhumanité hurlante de ses adversaires ? En traversant la banlieue parisienne en taxi, je repensais aux mots de François Mitterrand – le comble – adressés à Anne Pingeot dans l’une de ses innombrables et merveilleuses lettres : « Ce n’est pas la mort qui m’étonne, qui m’enrage : on la rencontre à tous les carrefours ; mais la haine. Et la sottise. Et j’éprouve une sorte d’angoisse à les voir triompher, une fois de plus. »
Je refusais alors d’entrer dans cette nuit, de peur de ne jamais en sortir. Je relisais les lignes du premier entretien qu’il m’avait accordé chez lui, à Rueil-Malmaison. C’était le 21 janvier 2019. Ce récit m’avait valu de vives critiques de la part de mes responsables de formation, au CFPJ. Des retombées telles que je fus obligée d’avorter mon année, là où la déontologie journalistique appelait à la censure des idées au profit d’une pensée commune. Tyrannique.
Nous sommes donc le 21 janvier 2019.
« Si j’avais enfilé une paire de chaussons à 60 ans, je serais déjà mort. Moi, je mets plutôt mes bottes », dit-il en s’inclinant pour regagne son fauteuil. Lundi prochain, Jean-Marie Le Pen est invité à débattre sur Radio Courtoisie. Il évoquera sans doute le deuxième tome de ses mémoires dont il referme à l’instant l’ouvrage après s’être entretenu avec l’écrivain M.P. 600 pages, de 1972 à nos jours. « Il s’en est passé des choses, je suis submergé », s’inquiète-t-il. Il s’en remet donc à cette seconde mémoire qui lui dépose avant de partir une pile de documents rigoureusement étudiés qui ne formeront bientôt plus qu’un recueil d’Histoire.
Il feuillette avec hésitation son agenda repu d’entretiens, de devoirs et de noms divers. C’est ce qui lui permet de rester jeune, pense-t-il. Il ouvre ensuite le paquet que je lui ai remis : « Ce sont des chocolats ? Merci ! Mais je vais devoir les remettre à une date ultérieure parce que je suis actuellement dans une phase de volontariat d’amaigrissement. » Sa récente escapade alsacienne à Thierenbach a pourtant trahi sa résolution. Il repose la barquette de Florentins dans le sac, éteint du pied la lampe de son bureau et s’affaire à de premières excuses, après s’être perdu dans l’ordre de ses rendez-vous : « Pardonnez-moi de vous avoir accueillie comme ça, comme la surprise du chef, alors que vous étiez en effet dûment inscrite. » D’habitude, Jean-Marie Le Pen se déplace chaque après-midi à Montretout pour y rencontrer ses interlocuteurs. Nous ne sommes qu’à vingt minutes de son fief. Mais ce jour-là, c’est en la chaleureuse demeure de son épouse Jany que le patriarche me reçoit en col roulé et pantalon de velours marron, mocassins et lunettes assortis. Le bureau est installé au premier étage. L’escalier en marbre contourne une rampe d’ascenseur réédifiée après l’incendie accidentel qui avait entièrement ravagé la résidence, il y a trois ans. Jean-Marie Le Pen confit y avoir perdu de nombreux biens dont sa bibliothèque, réalimentée depuis par de nombreux ouvrages dédicacés qu’il reçoit chaque mois par dizaines : « Maintenant, je fais comme mon ami Bourdier quand il était critique littéraire de Minute, je lis la première page, je lis la dernière et à un moment donné, j’ouvre le bouquin n’importe où, j’en lis deux autres et selon mon sentiment, je le jette ou je le mets de côté. »
Trois fauteuils, une cheminée éteinte, un bureau couvert de livres, certains empilés sur la moquette, quelques grandes étagères d’un côté, de la paperasse désordonnée de l’autre, une pendule à l’effigie du Front National et quelques objets importés de Saint-Cloud de-ci, de-là… Derrière lui, un drapeau breton est suspendu à la poignée de sa fenêtre qui donne sur le jardin. Rien à voir avec le décor démonstratif de Montre-tout. Ici, tout a l’air plus simple. « Quel âge avez-vous ? » 22 ans, l’âge auquel Marion est entrée à l’Assemblée Nationale, se souvient-il. Jean-Marie n’est pas beaucoup plus âgé lorsqu’à 27 ans, en 1956, il devient lui aussi le plus jeune député. Selon lui, le jeunisme déterminera bientôt la majorité politique à 16 ans. Mais il constate en même temps que la jeunesse ne s’engage pas davantage et que le Grand Débat initié par Emmanuel Macron en devient l’effigie : « N’y viennent que des retraités ! » Ça le fait rire. « Je pense que c’est de la poudre aux yeux, c’est fait pour faire quelque chose… qu’il y ait un contact entre le peuple et la tête politique, le Président de la République que moi je trouve inodore, insipide, incolore. » Le fondateur du Front National ne parvient pas à le mettre dans une situation présidentielle, le voyant plutôt « comme ce qu’il est, un haut fonctionnaire », pourtant « compétant » et « sachant admirablement parler ! »
Il reprend tranquillement : « C’est un garçon brillant, mais je dois dire que je piaffais dans le débat avec Marine Le Pen parce qu’elle aurait dû le défoncer vivant. Elle n’avait qu’à lui parler de la captation d’Alstom par General Electric où il avait joué un rôle comme ministre des finances ; demander à Monsieur le ministre : comment avez-vous gagné 3 millions d’euros en quelques années ? Dans quelle activité ? » Mais le scénario fut autre. Il revoit Marine épuisée après une tournée de meetings « parfaitement inutiles », probablement surprise d’arriver au second tour. Il aurait même trouvé plus logique que Fillon y soit à sa place ! Elle ne s’y attendait donc pas et aurait en plus, selon son père, consommé « un dopant quelconque », lui donnant cette espèce d’euphorie « anormale » dont elle fait preuve devant Emmanuel Macron. Mais Jean-Marie Le Pen voit une seconde raison à cet échec : « Nous sommes dans un pays machiste. Les femmes ne gouvernent pas en France. Elles ont joué souvent un très grand rôle, y compris dans la monarchie, mais elles n’ont jamais atteint le sommet. L’une des plus élevées, c’est Simone Veil. Elle avait bien des atouts que d’autres n’ont pas. » Pas assez distante, pas assez royale, Marine serait donc condamnée à ne jamais accéder au pouvoir suprême : « Mais le drame eût été qu’elle gagne ! » Comme en 2002, reconnaît-il, rien n’était prêt : « Quand j’arrive au deuxième tour, j’affiche un visage plutôt grave et sérieux. Les journalistes s’étonnent que je ne sois pas joyeux, je leurs réponds que je suis inquiet parce que dans 15 jours, si je gagne – on ne peut pas l’exclure parce que Monsieur Chirac, président sortant, a fait moins de 20% des voix, donc je suis très prêt de lui, il peut y avoir une déferlante – je nomme un Premier ministre, je dissous l’Assemblée, je trouve des conseillers… évidemment, rien de tout ça n’était prêt. » Là encore, il perçoit que la victoire n’était pas prévisible et que sa présence au second tour avait été provoquée par une erreur de la gauche, celle d’avoir présenté plusieurs candidats. Mais il regrette que le débat raté de sa fille lui ait porté autant préjudice : « Le champion du monde de ski peut très bien se tordre la cheville dans l’escalier, ça ne l’empêche pas d’être champion du monde de ski et de pouvoir le redevenir quand son entorse sera terminée ! » Donc, rien n’est perdu.
Finalement, il s’assied à côté de moi. « Parmi mes nombreuses calomnies, je suis borgne, j’ai des hanches artificielles et je suis sourdingue ! »
Après s’être réinstallé, Jean-Marie Le Pen reprend sur un ton morne : « Nous allons être la proie d’un déferlement démographique étranger, dynamisé par une religion conquérante qui est l’Islam. Les chiffres sont terrifiants. La population mondiale est passée en 50 ans de 3 à 8 milliards en expansion continue. » En Algérie, le nombre d’habitants est aujourd’hui de 46 millions, contre 8 millions à l’époque. Cette explosion démographique se situe essentiellement en Afrique et en Asie et pourrait selon lui être à l’origine d’une « misère épouvantable, source de conflits intérieurs violents, de guerres civiles qui les feront déferler chez nous. » Confus de me dévoiler un tel scénario catastrophe, Jean-Marie Le Pen me prend par la main en souriant et poursuit en missionnaire repu : « Je vous dois la vérité… ma vérité. » Il n’émet pas l’ombre d’un sentiment fantasmatique dans l’esprit d’une conquête électorale ou de n’importe quelle autre séduction politique. Sur le ring médiatique, Jean-Marie Le Pen a raccroché les gants. Il castagne à la Dettinger, clandestinement, en ne s’attribuant aucune faveur. A quoi pense-t-il ? A l’heure des mémoires, le monstre arguant le déclin national ne dégage pas plus de fougue que de regret. Ni hargne, ni grandiloquence, ni scepticisme. Pour conclure avec le sujet démographique, il émet enfin l’hypothèse d’une issue fatale : une épidémie qui emporterait 5 milliards d’humains ou, plus probablement, un conflit nucléaire. « Mais dans ce cas, il est possible que ce soit la fin du monde. » Fin du court-métrage, Jany entre dans le bureau. Le tragédien l’annonce solennellement : « Madame Le Pen. »
« Vous avez eu quelque chose à boire ? Un verre d’eau, une limonade ? », introduit-elle avant de se tourner vers son époux. Elle vient de s’entretenir par téléphone avec Elisabeth de l’Escale, une généalogiste, laquelle lui aurait appris que l’un de ses ancêtres ayant été magistrat au 18ème siècle fut guillotiné à la Révolution… « Le pauvre ! », plaisante-t-elle. « Apparemment, il est né à Lorient lui aussi, donc je suis vraiment bretonne ! » C’est un bon point. Elle s’éloigne, toujours amusée, et referme la porte.
En 1963, Jean-Marie Le Pen fonde une maison d’édition, la Société d’études et de relations publiques (Serp). « On avait diffusé une centaine de disques dans un domaine plutôt étroit qu’était le document sonore. Et le premier disque a été le procès Bastien-Thiry. » Enregistré secrètement par l’un des avocats, le procès était suivi de l’exécution, « le coup de grâce. » Il publie ensuite l’histoire de la Seconde guerre mondiale en 12 disques, l’histoire de la guerre d’Algérie en 4 disques, l’histoire de la guerre d’Indochine en 2 disques, un sur le Maréchal Pétain, 12 comprenant les discours du général de Gaulle, les choeurs de l’Armée rouge, quelques chants israéliens… « Eclectique, très ouvert, 3 ou 4 disques sur le IIIe Reich avec les chants de la Wehrmacht. » Les détails de l’histoire nous apprennent que la chorale de la CGT s’y est aussi prêtée.
La société est évidemment condamnée en 1968 pour « apologie de crime de guerre ». Le patriarche transmet ensuite 40% des parts à sa fille, Marie-Caroline, laquelle « n’a rien trouvé de plus pressé que d’en obtenir 15 de plus pour me foutre à la porte. » Décidément. Jean-Marie Le Pen retire donc les 50 millions de centimes du compte courant, provoquant la faillite du label et la liquidation judiciaire, le 30 mars 2000. La maison est finalement rachetée par des amis. A ce jour, quelques 30 000 disques s’empileraient encore dans les archives de Montretout. « Le disque vinyle reste le vecteur le plus sûr, reconnaît-il. Même si dans le cas d’une gigantesque panne d’électricité, tout s’arrête. Les trains s’arrêtent, les avions tombent… C’est l’hypothèse d’une bombe. » Visiblement obnubilé par ce scénario, Jean-Marie Le Pen introduit à nouveau les effets catastrophiques d’une tête nucléaire qui exploserait à 300km au-dessus du pays : « On se retrouve comme l’homme de Cro-Magnon, les systèmes d’alimentation d’eau s’arrêtent… Au bout d’une demi-journée, il faut bien en trouver ! Ou du vin quand on a une cave… »
Connu et déprécié pour ses envolées colériques, ses déclarations incontrôlées et ses clameurs fiévreuses, Jean-Marie Le Pen s’illustre surtout par sa faculté d’improvisation. Pour parler sans papier, il faut selon lui avoir acquis une connaissance assez vaste. Ses années d’études au collège Jésuite ont amplement contribué à lui faire assimiler la nécessité de se cultiver et l’appréhension du monde qu’il percevait avec dureté : « On se levait à 5h30 l’été, 6h30 l’hiver. 4h de cours le matin, 3h l’après-midi, 2h d’étude le soir. Il y avait un sentiment d’émulation, de rivalité. Par trimestre, on apprenait 400 verbes français, 200 verbes latins, 100 verbes grecs. Edouard Herriot disait : la culture, c’est ce qui reste quand on a tout oublié. Oui, mais à condition d’avoir beaucoup appris ! Sinon, on est un esclave intellectuel. » Ni son père, ni son grand-père n’avaient été scolarisés. Ils étaient nés marins pêcheurs, comme lui. Son père s’est engagé à l’âge de 13 ans à bord d’un trois-mâts cap-hornier, en 1914. Il naviguait jusqu’au Chili, le bateau rempli de nitrate. Mainte fois torpillé, jamais coulé ; il est mort à la mer en percutant une mine.
Son grand-père avait 13 frères et sœurs. Tous travaillaient pour faire vivre le foyer, certains marins, d’autres bergers. Jean-Marie est quant à lui fils unique. « Je fais partie de cette génération d’entre les deux guerres où la France est morte. Elle ne le sait pas encore mais elle est morte. Il y a 50 ans, les populations exotiques avaient 20 enfants. 2 survivaient, 18 mourraient. Maintenant, il y en a 18 qui survivent et 2 qui meurent. » Il appelle ça « le pullulement mondial. » Un seul continent aux accents « boréals », de Vladivostok à Gibraltar, a toutefois une démographie négative où naissent moins de gens qu’il n’en meurt. En France, Jean-Marie Le Pen relève une infériorité des naissances pour la 4ème année consécutive, malgré la présence d’immigrés. « La femme française s’étant dotée d’une profession va d’abord se consacrer à celle-ci. Si elle a un coup de foudre pour Jules, elle va faire son premier enfant à 30 ans, le deuxième à 36 et après on arrête… Et ça, ce sont des gens qui ont des principes, sinon on n’en fait aucun », conclut-il.
« Alors, comme disait Lénine, que faire ? Qu’espérer… La vie commence toujours demain, après tout. »
Gérald Gérin, son assistant parlementaire, entre dans la pièce. Il vient de recevoir un faire-part pour les obsèques d’André Pertuzio qui auront lieu demain, mardi 22 janvier, en l’église Saint Sulpice. Jean-Marie Le Pen ne peut évidemment pas s’y dérober, ce fut l’un de ses compagnons de route. L’un des derniers. « Il avait 97 ans. Nous faisions partie d’une association des anciens présidents de la corpo de droit et son décès fait de moi le doyen. » Son école politique. Il y a connu sa première élection comme cadre de l’UNEF qui était en ce temps-là unitaire : « Il y avait tout le monde, l’extrême gauche comme l’extrême droite. »
Au cours de son doctorat, Jean-Marie Le Pen rejoint le premier bataillon de chasseurs parachutistes de la Légion Etrangère en Indochine, persuadé que tout se passe là-bas. Mais en 1955, il revient en France et décide avec deux autres camarades de se présenter aux élections, « pour leur cracher à la gueule. » Quand Edgar Faure dissout l’Assemblée, on lui conseille de prendre contact avec Pierre Poujade. Désireux d’en apprendre davantage sur son discours, ses auditeurs et sa réputation, il assiste à l’une de ses réunions dans une ancienne église de Blois. « Un orateur inspiré, très midi moins le quart, mais bon. Il y avait environ 2000 personnes. Au premier rang, des cadres. Derrière, les commerçants qui avaient mis leurs costumes du dimanche. Et derrière encore, les paysans avec leurs bottes, casquettes et canadiennes. C’était l’hiver. » Convaincu, Jean-Marie se présente à ses côtés. Il est élu au premier tir et devient l’orateur du groupe. Quelques mois plus tard, Pierre Poujade est temporairement écarté, soupçonné de vouloir échapper au pouvoir auquel Jean-Marie et ses camaradent prétendent. Ils repartent alors pour l’Algérie avec le 1REP. « J’ai participé au débarquement de Suez et à la bataille d’Alger contre le terrorisme. Je suis revenu au parlement et j’ai été réélu en 1958, député du quartier Latin et du 5ème arrondissement de Paris. En 1962, j’ai été battu et j’ai fait une traversée du désert jusqu’à 84 pratiquement où j’aurai 10 députés européens. Puis 35 députés nationaux en 1986. Et ainsi de suite… L’histoire de ma vie. »
Sur un air d’Alain Barrière, compatriote de la Trinité-sur-mer, Jean-Marie réalise justement qu’il doit y retourner au printemps fleurir la tombe de sa famille… et préparer la sienne. « Nunc dimittis ! Je n’y ai jamais pensé avant 90 ans. Je me suis dit : là, tu entames la dernière ligne droite. Combien de temps va-t-elle durer ? 1 an, 2 ans, 5 ans, 15 jours ? » In saecula saeculorum. Il n’est pas pressé. Madame Calmant est morte à 122 ans, elle disait : « Je n’ai qu’une seule ride, je suis assise dessus. »
« Un jour, je reçois une invitation absolument étonnante venant de Krim Belkacem. J’hésite quand même parce que je ne suis pas en odeur de sainteté dans ces milieux-là. Puis j’accepte« , me raconte-t-il. Il embarque alors dans une voiture où l’attend l’ancien représentant du FLN. Ils discutent un certain temps puis Jean-Marie Le Pen finit par lui demander pourquoi il a souhaité le rencontrer. Krim Belkacem lui répond simplement avec un sourire : « Je voulais te connaître. » En remontant dans ses souvenirs, Jean-Marie Le Pen cherche toutefois une raison qui aurait joué en sa faveur. La guerre d’Algérie. Lors de l’expédition de Suez, il se trouve chargé d’enterrer de nombreux morts du camp adverse. Il fait donc creuser des fosses communes et, respectant le dogme musulman, oriente les cadavres vers la Mecque en n’omettant pas de retirer leurs chaussures. « Je ne suis pas du tout coraniste, je n’ai ni tendresse ni bienveillance pour l’Islam mais les morts, c’est les morts. » Paradoxalement, sur la rive adverse, une unité de parachutistes français balance les corps à la mer. Le FLN n’aurait donc jamais attenté à ses jours en raison de cette considération accordée aux musulmans : « J’avais aussi été le premier à présenter la candidature d’un arabe à la députation à Paris, en 1957. La réputation de Le Pen raciste m’a fait rigoler. La première fois que j’ai été député, mon deuxième de liste était noir ! Roger Sauvage, un pilote de Normandie-Niemen, martiniquais. »
Fasciste, raciste, homophobe, antisémite, nazi… Jean-Marie Le Pen cumule les étiquettes mais n’y accorde pas grand intérêt. Placé très tôt au banc de la société, il se définit sans complexe et en rajoute : « Je suis l’un des rare qui suis fier de la colonisation française. J’ai traîné mes bottes dans le monde, quand même. J’ai vu le vaste monde et je trouve que ce que nous avions fait, c’était plutôt sympa. Bon, ce n’était pas parfait, sans doute… Je n’ai aucun lien particulier avec les colons, je n’ai pas non plus d’hostilité systématique. »
Roland Dumas m’avait affirmé être resté en sympathie avec Jean-Marie Le Pen. C’est confirmé : « Nous faisions partie du bureau d’âge de l’assemblée de 1956. Roland était le plus âgé et moi j’étais le plus jeune. Son père a été fusillé pendant la guerre. » Jean-Marie Le Pen redit avoir toujours été dans l’opposition, jamais ministre, et de s’en être bien passé. Ça n’était pas son ambition, affirme-t-il : « J’ai vu tant de médiocres le devenir… Je n’aurais pas considéré comme déshonorant de l’être si ça correspondait à une politique que je soutenais. Mais comme en général, j’étais toujours très réservé à l’égard des initiatives du pouvoir et que la France n’a cessé de décliner durant toutes ces années… » Combattant de l’arrière-garde, le menhir reconnaît avoir reculé toute sa vie, mais en tirant : « J’ai reculé à reculons ! »
Il reprend : « Un taux excessif d’étrangers rend la société déstabilisée et la met en danger. Parce que les peuples envahissants ne sont pas forcément bienveillants et tendres. » Nous confronterons-nous au dilemme du plus grand nombre ? Jean-Marie Le Pen dit avertir depuis des années les gens du monde, compatissant d’une misère profonde, qu’il ne fait pourtant pas sienne : « Mon problème à moi, c’est de défendre les Français », martèle-t-il. Quand un étranger entre sur le territoire sans y être invité, il n’a, selon lui, droit à rien : ni logement, ni travail, ni école, ni hôpital, ni aide sociale. « Nos lois sociales sont déjà en elles-mêmes ruineuses. »
De temps en temps, le patriarche imagine un film catastrophe. Le dernier commence à Mantes-la-jolie. « Un accrochage entre la police et les arabes, 3 policiers tués, 10 arabes tués. Trois jours après, 200 000 personnes sur les Champs-Elysées qui descendent des banlieues. Barrages de CRS, de gendarmes… Ils prennent l’Elysée. Le Président ne mourra qu’au trentième amant (rires). Ils continuent à avancer vers la Concorde, mais on a réussi à attraper de justesse une compagnie du 2REP qui est sur cette place et à qui on a demandé de ne laisser passer personne. Ils mettent les mitrailleuses en batterie et quand la foule arrive, ils tirent. Les gens continuent d’avancer, c’est pas qu’ils le veulent, mais c’est que les 100 rangées poussent derrière. 1200 morts. Interpellation à l’ONU. La France est condamnée par 85% des voix et l’ONU décide d’envoyer 5 régiments de parachutistes musulmans égyptiens, marocains, tunisiens, algériens en France pour rétablir l’ordre. Voilà. C’est mon film catastrophe. Est-ce qu’il est invraisemblable ? »
Vient alors le sujet de la religion. A 16 ans, Jean-Marie Le Pen est dégoûté par l’Eglise à cause d’une mauvaise blague. Un curé lui fait croire que sa mère est morte pour le pousser à quitter l’école en raison de son mauvais comportement. Depuis, il se considère comme « ami de la religion catholique » en assistant à certains offices, en entretenant des relations cordiales avec certains membres du clergé. Lorsqu’il rencontre Jean-Paul II, ce dernier lui prend la main et lui adresse un regard muet aux airs compatissants. « Ça voulait dire : continue vieux frère », se console-t-il. « Mais je ne suis pas un bon chrétien. Il y en a de moins en moins d’ailleurs. Quand elles ne sont pas remplacées par des mosquées, les églises sont détruites… C’est la fin du monde. Il y aura peut-être une renaissance, après tout ! Rien n’est perdu. Ou plutôt si, comme disait François Ier : tout est perdu, fors l’honneur ! »
Nous sommes toujours le 21 janvier 2019 et Jean-Marie Le Pen se dit aujourd’hui en convalescence. Il vit au milieu de nombreux livres, la conscience tranquille, l’esprit vif et la mémoire infrangible. Il ne regrette rien, ou peut-être de ne pas avoir toujours été compris. Il se souvient de tout, y compris de Fanchon dont il me sert le premier couplet suivi de son refrain à boire. On ne pouvait pas se quitter sans chanson : « Voilà, vous avez vu le monstre. On vous demandera : tu es venu chez lui ? il t’a reçu ? tu n’avais pas peur ? C’est un monstre gentil ! » Il rit encore. Marin pêcheur de chalutier, mineur de fond, légionnaire parachutiste… « Je n’ai pas fait carrière, j’ai avancé en marchant. Ce sont les événements qui font beaucoup plus que les destins, que les projets eux-mêmes. Je pense que j’aurais pu être un grand avocat, encore qu’il y a des servitudes que je ne supporte pas : se présenter à 13h pour passer à 18h ou 19h, c’est insupportable ! » Si tout était à refaire ? La question ne se pose pas. Jean-Marie Le Pen a marqué l’histoire de notre pays. Ceux qui l’écrivent en feront ce qu’ils veulent, pourvu qu’ils ne cèdent pas la plume aux caricaturistes : « Au regard des galaxies, qu’est-ce que nous sommes ? Vous avez vu notre galaxie ? C’est une parmi des milliards. C’est passionnant, ça… Mais l’homme né de la femme a une vie brève. » Job 14…
« Profitez de vos 20 ans. Vivez la vie. Vous allez peut-être voir des choses difficiles. L’essentiel est d’être en bonne relation avec sa conscience, avec son cœur. » En ce qui le concerne, c’est acquis.
16 avril 2023. Aujourd’hui, Jean-Marie Le Pen est entouré des siens dans un hôpital de la région parisienne. J’avais écrit ces vers pour combattre l’ennui. Les événements leur donnent un sens :
Aimer, se battre, brûler, s’enivrer sans cesse,
S’abandonner aux songes pour mieux les servir,
S’émerveiller de tout, de ses propres faiblesses,
Naître, vaincre, mourir ; par devoir, par désir.Confier aux cieux l’espérance d’un soir :
Ne tomber à genoux qu’en portant cette croix,
Pour l’honneur et pour Dieu, pour la France, la gloire,
L’élever en criant : vous ne passerez pas !Se dérober aux hymnes. On ne meurt pas pour soi.
On s’effondre d’amour, on s’abaisse, on s’exile.
Le combat nous allie et la mort nous envoie
Vers les plus nobles plis, pauvres fous, indociles. -
La beauté qu’un soir on aima…
Je suis en retard. Vous m’avez tirée d’une énième dépravation nauséeuse, de ces moments obscurs où tout se mélange, où tout s’abandonne, où la solitude écrase la moindre envie et révèle toutes les culpabilités entassées dans un cœur trop faible… Ce petit cœur que je croyais aride tant il aime mal, tant il aime peu. Mais vous m’avez sauvée de cette hébétude par un message, par un vulgaire texto cacheté de quatre mots : « Je suis resté exprès. » Une façon plus ou moins légère de dire : « Je suis resté pour vous. » Dans ma naïveté amoureuse, ce fut comme entendre : « Je vous aime. » Alors j’ai accouru. J’ai tout lâché. J’ai quitté cette petite mort sous une pluie glacée, dans un accoutrement ridicule, trop inquiète de vous perdre si je ne répondais pas à cet appel qui me semble à chaque fois être le dernier. J’ai brûlé tous les feux. Tous. Et en arrivant au pied de cet immeuble austère, je n’étais pas essoufflée. Mais ce cœur aride, lui, battait à tout rompre. Et j’ai reconnu cet embrasement d’un soir d’été, d’un soir lointain, d’un instant audacieux où, sous un ciel souverain, vous eûtes la tendresse de me demander : « Vous n’avez pas peur de vous brûler ? » Depuis, j’ai brûlé de mille feux. Je vous ai attendu, espéré, parfois imaginé… J’ai fini par douter de votre existence. Je suis redevenue cette enfant sage qui se contente de souvenirs et de rêves. J’ai écrit mille lettres, mille poèmes, mille oraisons que vous ne lirez jamais. Je me suis menti en croyant que vous m’aimiez aussi, moi qui vous aime tant.
Je me souviens pourtant avec tendresse de ce 31 août 2020, de ces retrouvailles inespérées. Vous m’avez donné rendez-vous à 20h. Ce soir là, je suis en avance. Je gravis les marches en regardant derrière moi et pose mon index sur une sonnette anonyme. J’hésite. Mais à peine ai-je eu le temps de douter qu’une clé tourne dans la serrure multipoint. La porte s’entrouvre lentement… une tête passe. Vous souriez, secret et impatient, et refermez la porte derrière moi sans dire un mot. Et comme deux êtres qui se quittèrent en s’aimant, contenant la gravité des sentiments dans des regards et la poésie du cœur dans quelques mots écrits ou murmurés, nous nous enlaçons quelques instants. Simplement. Et je retrouve ce parfum qu’il m’arrivait de chercher dans le col de votre blouson, celui que je vous rends à contre cœur ce soir.
Vous me présentez une adorable petite dînette composée de divers canapés, de deux verrines que nous ne toucherons finalement pas, de foie gras que nous partagerons au couteau d’une petite salade de pommes de terre à la crème et d’un saladier de raisin acheté in extremis après avoir saisi que les éclairs au chocolat m’étaient interdits. La faute au gluten. Vous découvrez ainsi l’univers « sans gluten », cousin du régime sans plaisirs, et vous y soumettez avec sérieux. Vous m’avouez ensuite vous être déjà servi un verre de pastis en m’attendant : « Vous préférez peut-être passer au champagne tout de suite ? » Volontiers. Pour ne pas me faire attendre, vous avalez les deux dernières gorgées de votre petit jaune puis rincez le verre au Ruinard avant de nous servir deux flacons d’ivresse – du Ruinard dans un verre à eau… Votre impatience me fait sourire et neutralise mes excès de pudeur. Vous saisissez rapidement un siège derrière vous et m’invitez à m’asseoir sur vos genoux. Nous trinquons à la France, à l’instant, à nous. Les minutes s’écoulent, la fatalité du temps nous presse et vous décidez d’abréger notre conversation. Il était temps : « Je rêve de vous serrer contre moi dans ce lit… » Votre regard m’étreint. Nous déposons nos verres sur le secrétaire, ôtons nos chaussures, et croisons un instant nos regards d’adolescents. Vous n’avez pas peur de vous brûler… Ce soir-là, je crus sincèrement vous promettre de ne jamais vous aimer. Pour ne pas souffrir du manque, de l’impuissance, de l’absence, de l’impossible… Mais on ne lutte pas indéfiniment contre cet attrait indéfinissable. On le subit, on l’explore, on le nourrit parce que soudain, souffrir d’amour revient à lutter contre la mort. Je m’assois dans ce grand lit à moitié défait. Vous m’y rejoignez comme un enfant indiscipliné, maladroitement, le regard un peu fuyant et le cœur survolté. L’amour dissident. Mais soudain, vos gestes s’apaisent. Vos mains m’effleurent lentement. Le chevalier ôte son armure et dépose ses armes aux pieds de ce « cœur inconnu », tel que vous me surnommiez encore. « Je suis tellement bien avec vous, je ne pense à rien d’autre », murmurez-vous. Nous bravons le temps pour trouver en ces moments furtifs de douceur un soupçon d’éternité. Et je crois que nous la trouvons. Votre visage s’attendrit, votre regard me bouleverse et je sens votre sourire sous mes doigts. Vous me rappelez notre premier baiser, cet éclat de foudre dans la nuit vendéenne. « Deux absolus réunis pourraient faire voler le monde en éclat », vous dis-je. « A Beyrouth, nous pourrions faire la guerre ensemble », me répondez-vous. Ce désir d’absolu nous embrase. Il nous consume.
Je vous entends souffrir : « La France va disparaître. » On n’échappe pas à son destin. Et nous ne pouvons nous empêcher de sceller le nôtre à celui de la nation, de façon totalement irrationnelle et disproportionnée, comme si de notre amour dépendait le sort de notre pays. Ou inversement. Je sens monter en vous une inquiétude innommable. « Je suis dangereux parce que brûlant et je souffre beaucoup, comme vous », me répétez-vous en me fixant d’un regard si puissant, si torturé, que j’aimerais être capable de retenir toutes vos craintes dans mon cœur pour alléger le votre… Je ne vous quitte plus des yeux. Nous nous serrons l’un contre l’autre, de plus en plus fort. Votre tête est maintenant posée contre la mienne. « Je vois dans vos yeux que vous êtes capable de pleurer d’amour et de pleurer pour la France », chuchotez-vous, les yeux clos. Dans votre bouche, ces mots prennent une dimension héroïque.
- A quoi pensez-vous ? (lui)
- A ce que vous me disiez au sujet des risques que nous prenons…
- Et alors ?
- J’accepte de souffrir d’amour pour vous comme je souffre d’amour pour la France.
Les heures passent et nous nous accrochons l’un à l’autre.
Mais ce temps, hélas, nous a quittés. L’éternité n’était peut-être pas à notre portée. Nous savions que c’était impossible. Je continue pourtant de m’accrocher avec une insistance déraisonnable. À un rien, à un battement de cil, à un battement de cœur, à un regard, à un mot, à une main, à un souffle, à un silence. À ce qu’il reste. Je m’y accroche de toutes mes forces, de toutes mes faiblesses, comme un pendu à sa propre corde. Je sais que c’est inutile.J’en mourrai, de toute façon. Mais le plus tard possible. Car soudain, souffrir d’amour devient un plaisir. Et ce plaisir atomise l’idée que tout bonheur est éphémère. Il vous parle, vous aboie dessus. Il signifie que vous êtes en vie. Que vous vivez pour lui. Que vous le cherchez encore. Dans la moindre suggestion, dans un café, dans un film, dans un rêve, un parfum, un paysage, une partition… Vous courez après lui pour ne pas l’oublier. Il est partout. Il est la France faite homme. Il est votre patrie charnelle. Alors pour ne pas vous perdre en vaines paroles, vous écrivez. Et chaque écrit est comme une saignée. Vous relisez vos propres mots, ceux d’hier, ceux d’avant. Vous revivez ce baiser volé, cet éclat de foudre dans la nuit vendéenne. Cet amour dissident. Vous le portez en vous comme un joug et vous n’y pouvez rien. Après tout, aimer, c’est mourir un peu…
Vous vous dites qu’après tout, il suffirait de presque rien, seulement de desceller ce lien pour que plus rien ne vous retienne de l’aimer, de le revoir, de reprendre cette merveilleuse voie de chemin de fer bornée de sentiments inavouables, de traverser cette gare en partageant son impatience, puis de l’apercevoir, enfin, côtoyant ce monde affreux dans un halo presque christique, comme si pour la seconde fois la France se fit homme, comme si cet instant pieusement rêvé eut plus d’échos qu’une prière, opposant définitivement à la dévotion ronflante, l’amour révolté. Je ne parviens pas à chasser son image de ma mémoire. Mais il est une chose plus grave encore, c’est que je ne parviens pas à la chasser de demain, d’après-demain et des jours suivants. Ce que le cœur refuse au présent se conjugue en tout temps. Il est à la fois mon fardeau et mon bonheur. Ma tendre douleur, ma plaie tranquille et le fanion de cet amour corrompu par la distance et par le temps. Je nous imagine pourtant debout, comme deux amants impuissants, transpercés par les heures sur un champ de bataille où s’écrit le déclin de la France. Nous sommes là, au milieu de cette guerre qui nous dépasse, de cette tragédie qui nous emporte, de ce brasier qui nous encercle et de cette France qui s’en va à force de voir éclore des roses sous une pluie de bombes.Ce sont ces passions et ces rages qui nous unissent depuis toujours – ce toujours d’un millième de siècle. Et dans cette asphyxie, malgré tout, vous m’offrez votre souffle.
J’aurais aimé enfermer vos yeux dans mes yeux, habiter votre cœur pour combler ces innombrables heures de solitude, pour congédier cette ombre, pour contrarier l’oubli, pour consoler ma peine. Pour me dérober au manque. Pour souffrir de vous, souffrir de tout, mais pas de cette absence.
Je me promène avec votre ombre. Je la traîne au bout de mes sentiments. Je me traîne avec elle. Où êtes-vous ?
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Marche ou crève
Je m’arrête devant un étal de bouquiniste, quai Malaquais. De vieux journaux s’agitent le long d’un fil, dans le prolongement d’une série de photos originales tirées il y a 100 ans, peut-être plus. « Je vous connais, non ? » m’interroge une dame. Son regard gris cerné de petites lunettes brunes se plonge alors dans le mien, surpris, avec une curiosité adorable. « Non, je passe devant depuis des années mais je ne me suis jamais arrêtée », lui dis-je. Cette petite dame, emmitouflée dans un long manteau en laine et encombrée d’une grosse écharpe de la même couleur, s’appelle Claire. Elle exerce cette activité depuis plus de dix ans avec une passion et une générosité revigorantes. Un rien l’émerveille. Voyant que je me penche sur ces fameuses piles de journaux du 18ème siècle, elle m’invite à tout mettre en tapon et tire elle-même quelques exemplaires pour m’en conter l’histoire. Et soudain, Paris redevient Paris. L’odeur du vieux papier couvre celle des déchets ambulants. Claire me parle des illustrateurs de l’époque, des titres censurés, de la propagande d’État, des marchandes de plaisirs et des oublieurs d’antan, de cette presse qui racontait la vie et de cette vie qui racontait la France. Elle me parle de ces touristes venus du bout du monde pour photographier ces boîtes à souvenirs contenant des siècles d’histoire, mais disparaissant elles aussi dans les méandres d’un siècle poubelle… Elle me parle de son métier comme on parle d’amour. Elle se rappelle de chaque date. De chaque rencontre. Elle affole en nous la nostalgie d’un monde à portée de main, pourtant. Mais d’un monde qui devient musée. Un monde instagramable, une réalité virtuelle qui ne sentira bientôt plus le vieux papier. Je lui achète un journal. Le n°86 de La Lune rousse, paru le 28 juillet 1878. En première page, l’une des chroniques commence ainsi : « La grève est mauvaise. Elle a une rime fatale : crève ! »
Nous sommes le 21 mars 2023. Depuis quelques jours, la France n’est plus que cortèges rouges, poubelles flambées et effluves de saucisses grillées. A l’Assemblée nationale, on s’invective, on hurle, on s’adresse des gestes peu diplomates : la réforme des retraites est passée en force et les motions de censure ont été rejetées, faute d’alliance entre les oppositions qui ne s’opposent qu’entre elles. Un déni de démocratie, pour certains. Un simple recours au droit constitutionnel, pour l’ensemble. A droite, on ne sait plus sur quel pied danser. La réforme était indispensable, moyennant quelques ajustements, mais on préfère débattre du caractère anti-démocratique du 49.3 déclenché par Elisabeth Borne pour la onzième fois depuis le début de son mandat. Légal mais déloyal.
Dehors, donc, les barricades se reforment. On entasse tout ce qu’on peut, on brûle tout ce qu’on veut. La grève des éboueurs permet même aux insurgés de se fournir en munitions. Sur les murs, on réveille les stigmates de la haine anti-flic : ACAB, suicidez-vous, flics violeurs assassins… La révolution a des odeurs de pochoirs, de sueur et de poubelles fondues. Je déambule dans ce marasme puant de haine et d’altermondialisme, entre les black blocs et les genderfluids écocentrés. En remontant le cortège, je rattrape finalement les véritables meneurs de luttes. Clopes au bec, poings serrés, visages creusés… Ceux-là défilent depuis longtemps. Ils ont la révolte joyeuse, la démarche lente, l’air un peu résigné, mais ils sont là. Dans les rues adjacentes, des lignes de policiers et de gendarmes cloisonnent le parcours. Il y a quelques jours, Max, Arnaud, Tristan et Malcolm m’ont écrit sur Instagram après être tombés sur mes photos. L’un d’eux, appartenant à une compagnie de gendarmerie mobile auvergnate, m’a proposé de suivre son escadron lors d’une manifestation. Avec l’accord de son commandant, nous nous sommes donc suivis virtuellement en nous envoyant nos positions, des Invalides à la Place d’Italie. Ce jour-là, deux cortèges s’étaient élancés depuis les pelouses impériales. Nous nous sommes finalement retrouvés au sommet des Gobelins. Tristan était un jeune gendarme plein de vie, de panache et d’insouciance. Un enfant chevalier. Sa compagne, Claire, m’écrira d’ailleurs quelques jours plus tard pour me remercier d’avoir capturé son sourire au terme d’une manifestation particulièrement agressive : « C’est le même regard qu’il avait quand on s’est rencontré il y a 12 ans. »
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Le 25 mars, sa compagnie rejoignait le front de Sainte-Soline. Les affrontements y furent d’une rare violence. Cocktails Molotov, bombes artisanales, fusées de détresse, mortiers… « La prochaine fois, ce sont de vraies armes », m’écrivait-il alors. Du côté des forces de l’ordre, les moyens de répliquer se heurtaient au pouvoir de la morale, celle qui se décide sur Twitter et remplace toutes les lois établies par le bon sens. La légitime violence face à la légitime défense. Un gendarme blessé vaut mieux qu’un émeutier éborgné… « C’est le risque », m’écrit Tristan. Mais quel risque ? Comment peut-on accepter d’être envoyé au feu sans armes, avec pour seule réponse proportionnée, quelques articles du Code pénal arrachés à la bureaucratie, à ces cols blancs qui, de leurs pauvres vies, ne foulèrent le terrain que pour y déposer des gerbes inodores et vanter l’héroïsme d’hommes dont ils furent eux-mêmes les bourreaux ? Je ne supporte plus ce culte du déshonneur. Les événement du 6 avril m’offrirent d’ailleurs l’occasion de le gueuler à la face du premier venu, tandis que la Rotonde prenait à nouveau feu et que les gendarmes subissaient un énième assaut, attendant sans répliquer l’intervention de la BRAV-M. Un manifestant hurlait alors son enthousiasme : « C’est bien fait pour le système ! Police politique ! Vous servez le pouvoir ! Traîtres ! » Je baissais alors mon appareil photo et tombais nez à nez avec une sorte d’étudiant prépubère affublé d’un masque qui, ô désespoir, ne put contenir aucun aboiement échappé de son ignoble museau. Ses arguments s’évaporaient aussi lamentablement que les gaz lacrymogènes. Mais ces deniers eurent au moins le mérite de le faire taire.
- C’est pas le système que vous attaquez, ce sont des hommes et des emplois. Elle t’a fait quoi la Rotonde ? Ils t’ont fait quoi les flics ? T’étais où pendant l’attaque du Bataclan ? T’as voté pour qui aux élections présidentielles ? Le Pen ?
- Ah non, ça, jamais ! Et toi, t’as voté Le Pen peut-être ?
- Bah oui, connard ! Tu veux retourner le pouvoir en place mais tu votes pour lui ! C’est toi qui entretiens le système !
- Oui mais il y a d’autres moyens de renverser le système et les flics sont le bras armé du gouvernement ! J’ai rien contre eux directement, ma sœur est dans la police.
- Tu sais où elle est ta sœur, là ? Si elle était sous l’un de ces casques, devant toi, tu frapperais dessus parce que « c’est le système » ?
- C’est pas pareil !
- Ah bon ? Elle porte un uniforme différent ? Elle sert une autre institution ? Un autre pays ?
- Elle, elle est au service du peuple.
- C’est quoi le peuple ? Celui qui brûle des gendarmes et frappe des CRS ? Ou celui qui défend sa police, l’applaudit au nom de la République et qui assume son vote ?
- C’est le peuple souverain qui manifeste dans la rue pour défendre ses droits !
- Souverain de quoi ? Tu utilises la démocratie contre toi et tu balances des pierres pour te venger d’un pouvoir que tu as élu. Avant de penser à tes droits, souviens-toi de tes devoirs.
Quelques secondes plus tard, les flammes embrasaient la toile du restaurant. Je rejoignais la brasserie de ma sœur, cent mètres plus loin. Le Boa, refuge de quelques fous, artistes damnés et journalistes repentants. Renaud faisait partie de ce cercle maudit. Il venait y traîner ses guêtres plusieurs fois par semaine et s’installait toujours à la même table, au fond à droite. Il ne buvait plus que de la bière sans alcool mais fumait comme une compagnie de sapeurs. Je ne l’ai jamais vu recracher sa fumée de cigarette. A midi, il ne commandait qu’un sandwich au jambon blanc préparé par le chef, Philippe. Puis il le grignotait lentement, la tête penchée, le reste du corps affalé sur la banquette, le regard aussi vide que celui d’un pigeon idiot. Il ressemblait à ses chansons. Un gamin frêle, torturé, consumé, dont le silence présent honorait tout ce qu’il avait chanté de plus beau. Renaud ne parlait plus, il ronchonnait. Il émettait des sons ou des successions de consonnes inaudibles. Mais ici, tout le monde le comprenait. C’est à cela qu’on reconnaît ceux qui vous aiment.
Mais revenons à nos hommes d’armes. Max et Arnaud appartenaient à une compagnie de CRS déployée depuis plusieurs semaines à Paris. Je les avais photographiés une première fois dans une rue en feu, près de la Bastille. Un soir, alors qu’ils regagnaient leur cantonnement, Max m’avait écrit un mot en gage de reconnaissance : « C’est la première fois que ça me fait autant plaisir d’être sur des manifs. C’est grâce à des personnes comme toi qu’on trouve a force de continuer à faire ce métier. » Ce fut comme un adoubement. Arnaud partageait la même sensibilité. Un soir, nous en étions même arrivés à évoquer nos histoires d’amours interrompues. Le cœur en vrac et les larmes au bord des yeux. Nous vivions deux tragédies communes, deux petites morts insensées. Nous suffoquions comme deux amoureux transits embusqués en eux-mêmes. Arnaud avait toutefois trouvé le chemin de la résilience et tentait en vain de m’y conduire, de quitter cette « peine inutile », de ne pas m’encombrer d’histoires impossibles… Mais moi, j’entrais seulement dans la nuit.
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Incipit

À quoi ressemblait l’attente de l’autre, hier ? Comment se vivait-elle avant que l’écran ne devienne le réceptacle de nos humeurs et de nos émotions, avant que les réseaux ne répondent artificiellement au manque et ne pervertissent l’absence ? Je m’enfonce dans le canapé en écoutant les premières notes d’une célèbre comptine. Je crois que je n’ai même pas vu la nuit tomber. Une lueur venue du bas de la rue éclaire le bouquet de fleurs posé sur la table basse. Je le regarde, hébétée, comme une vieille dame qui voit fleurir son dernier printemps. À côté du vase sont posés deux livres. Le destin tragique de deux amants d’Éric Naulleau, Ruse, et les égarements existentiels et amoureux de Christian Bobin, L’inespérée. On lit ce qui nous ressemble. Sur la couturière, deux exemplaires du dernier roman de Philippe de Villiers La Valse de l’Adieu , côtoient Le jeu de la France de Philippe de Saint Robert. On s’entoure de ceux qu’on aime. On se contente surtout de ce qu’il reste. On s’accroche à ce qu’on peut en regardant l’horizon décliner. Ce soir, le salon ressemble à ce cœur en friche. On y distingue plus que des silhouettes à l’agonie errant dans un univers trop sombre. Puis un reflet vient foudroyer le désarroi. C’est « ce qu’il reste ». La frange d’or. La France, encore. Et nous voilà devenus les « malgré nous » du nouveau monde. Condamnés à l’exil intérieur, à reconstruire en soi ce qui s’effondre dehors, puisqu’il nous faut survivre dans un monde devenu laid. On ne survit pas à la laideur. On s’enlaidit et on en meurt. Reste donc cet exil, cette espérance acharnée, ce songe, cette évasion amoureuse. Ces émerveillements irrationnels, cette mélodie jouée dans un champs de ruines. Je veux écrire cette épopée de l’âme. Une tragédie héroïque où le Beau serait roi, où la France serait reine. Je veux vous livrer ces instants dérobés à la fureur du temps, ces paysages, ces rencontres, ces regards, ces parfums, ces amours mortelles, ces tragédies éblouissantes. Ce qu’il reste.