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De Gaulle, le film qu’on attendait

Il fallut de l’audace pour réhabiliter l’héroïsme français dans l’imaginaire collectif. Antoine Baudry l’a eue et cette audace est un triomphe.
Aujourd’hui, la France a rendez-vous avec elle-même avec la sortie du premier volet du biopic consacré au général de Gaulle, La bataille de Gaulle, l’âge de fer. Le chapitre premier d’un dyptique aussi démesuré que son budget (environ 100 millions d’euros) mais à la hauteur des espérances cinéphiles et des exigences historiques. La réconciliation est consommée.
Après Moulin, réalisé par le hongrois Laszlo Nemes et brillamment interprété par Gilles Lellouche, Simon Abkharian revêt l’uniforme d’un général désinvolte et esseulé, combattant à la fois l’ennemi désigné et l’allié résigné. De Gaulle se lève à l’heure de la capitulation, d’abord convaincu que le Verbe peut tout. Il rejoint Londres dans l’espoir de rallier Churchill à sa cause et lance un premier appel qui, en France, demeurera presque sans écho. Les deux hommes tissent ensemble une stratégie militaire quasi chimérique, sans armée, sans moyens et sans l’aide américaine. Les cols blancs du Perfide-Albion voient davantage en De Gaulle un traître apatride qu’un héro. Sa légitimité ne tenant plus uniquement à son rang, le général doit se trouver une armée, celle de la France Libre venue d’Afrique.
A Londres, la guerre se vit dans le regard d’un général en exil. En France, elle se refuse à travers le combat du jeune Fernand, interprété par Florian Lesieur, dont la petite histoire empoignera héroïquement la grande.
Le prodige de ce film demeure en l’équilibre des récits. Le légendaire n’exclut pas la réalité des mauvais choix et des sacrifices impardonnables. La bataille de Bir-Hakeim, le bombardement fratricide de Mers-el-Kébir, l’impuissance du Vieux Continent face aux ingérences du Nouveau Monde… Antoine Baudry nous livre un film pour l’Histoire. Abkharian y incarne De Gaulle avec une exigence, une gravité et une précision remarquables. “Un personnage un peu fou”, selon ses mots, dont il reprend avec talent l’intonation et la tenue sans céder à la caricature. Une performance hors-normes.
Les scènes de batailles n’ont rien à envier aux studios hollywoodiens. Elles nous embarquent et nous immergent sur le théâtre de Bir-Hakeim et dans les fumées de Mers-el-Kébir, dans les rues originelles d’Alger et dans le romantisme révoltant des Champs-Élysées, avec un réalisme et une esthétique déconcertants. Le film est une succession de tableaux lumineux tant dans l’horreur de la guerre que dans la puissance des huis-clos.
Pour écrire ce scénario, Baudry et sa coscénariste Bérénice Vila se sont appuyés sur la biographie de l’historien anglais Julian T. Jackson, De Gaulle. Une certaine idée de la France. Un récit anglais mis en images par un réalisateur français, non comme un biopic mais comme un roman.
Baudry s’empare d’un mythe pour en faire un anti-héro destiné à éduquer les jeunes générations. Tel est son vœu et c’est tout le bien qu’on lui souhaite.
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L’amante solitude

Tout le monde le sait. Vous souffrez de vous-même et du monde dans tout ce qu’il a de plus laid, de plus froid et de plus bruyant. Mais c’est ce qui nourrit votre œuvre.
Au fond, vous aimez cette souffrance parce qu’elle vous accompagne dans votre solitude, elle vous rassure, elle vous bouleverse, elle vous inspire, elle est votre muse, elle vous offre une liberté inestimable. Et cette peur bleue de voir disparaître tout ce que vous avez aimé vous stimule.
Mais vous ne voulez pas simplement avoir l’air d’un vieux réac aigri obsédé par le déclin de l’Ancien monde, commentateur de plateau aux heures de grande écoute et misanthrope sur Twitter.
Alors vous lisez. Vous écrivez. Vous retrouvez ailleurs ce que vous avez perdu ici. Parfois, vous congédiez votre solitude pour répondre aux messages d’une inconnue, mais vous ne la trompez jamais – la solitude. Vous ne recherchez pas le bonheur, c’est lui qui vous trouve. Vous n’aimez pas les mondanités mais elles font partie de votre personnage.
Alors les soirs de fête, vous vous regardez dans le miroir avant de partir en ajustant votre col de chemise blanche, vous vous haïssez une dernière fois en fronçant les sourcils et vous devenez un autre homme. Un dandy évadé de la belle époque. Cet homme-là plaît aux aristos et insupporte la bourgeoisie. C’est le bon équilibre.
Pourtant, il ne fait rien pour. Il ne se prête même pas au jeu espiègle de la séduction. Non. Il subit la conversation. Il s’amuse un peu, tout de même, mais le temps lui paraît si long. Il se lasse et disparaît pour trouver refuge en celle qu’il n’a donc jamais cessé d’aimer : la souffrance.
Vous persistez ainsi dans votre être, dans un état somatique incessant. Mais vous luttez instinctivement, ne serait-ce que pour continuer à lire. C’est-à-dire à vivre.
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Nathalie Baye, notre histoire

Vivre dans un monde sans Rochefort, sans Brasseur, sans Marielle, sans Bellemare, sans Galabru, sans Belmondo, sans Delon, sans Bardot, sans Baye, en leur cherchant obstinément des remplaçants comme s’il suffisait de trouver une lampe pour éclairer la nuit un soir d’éclipse, c’est oublier que des soirs de pleine Lune ont existé.
Nathalie Baye est morte à 77 ans, emportée par la maladie à corps de Lewy, un presque trop joli nom pour cette immonde pathologie qui nous confisque aujourd’hui l’un des plus beaux regards et l’une des plus belles dictions du cinéma français. Née d’une Nuit américaine, disparue dans une nuit parisienne, Nathalie Baye était une icône de lumière et de délicatesse. Elle était d’abord apparue dans l’oeil de Truffaut, puis dans ceux de Godard et de Spielberg. Premier film en 72, premier César moins de 10 ans plus tard pour son second rôle dans Sauve qui peut (la vie), avec Jacques Dutronc. En 1982, elle soulève un second César grâce à Une étrange affaire, de Pierre Granier-Deferre. En 1983, Nathalie Baye se couvre de lauriers avec le César de la meilleure actrice pour son rôle de prostituée dans La Balance de Bob Swaim, dont elle partage l’affiche avec son compagnon de l’époque, Philippe Léotard.
Le quatrième graal arrive en 2005 grâce au film de Xavier Beauvois, Le Petit Lieutenant. Trois ans plus tôt, elle tourne Arrête moi si tu peux, de Steven Spielberg, aux côtés de Leonardo DiCaprio. Son ascension fulgurante la propulse devant les plus prestigieuses caméras. Elle tournera ensuite quelques « nanars », le lot de tout acteur, ce qui lui vaudra d’ailleurs cette tendresse de Bertrand Tavernier : « il y a des acteurs qui peuvent faire tous les métiers ». Des Césars aux navets.
La disparition de Nathalie Baye ébranle le cinéma français par ce qu’elle jouait et par ce qu’elle était. Des bras de Johnny dans la vraie vie à ceux de Bacri dans la fiction, elle ne surjouait ni ne dévoilait la démesure de ses sentiments. Femme discrète, actrice étincellante, elle était de ces célébrités qui n’apparaissent que pour la gloire du cinéma. Il y a 2 ans, dans Paris Match, elle évoquait l’impudeur de ses congénères : « Je suis beaucoup moins forte que j’en ai l’air, mais j’ai envie de me montrer solide – c’est une forme d’élégance. Je suis toujours un peu agacée par les gens qu’on interviewe, tous des gens privilégiés, qui se plaignent de leur situation, de leurs problèmes. C’est indécent. »
Nathalie Baye était une icône, et comme toute icône, elle quitte ce monde en laissant derrière elle une fresque d’images, de souvenirs, de regards et de silences admirables… Nathalie Baye brillait de mille feux et s’est éteinte au firmament. Merci d’avoir habité le cinéma français. Merci pour la grâce.
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Trop tard

Ton regard me manque, tu sais. La tendresse insistante de ton œil timide, cette affection silencieuse et ces gestes pudiques, graves et fragiles, aussi purs que ce que nous fûmes le temps d’un embrasement qui ne connut ni les heures ni les âges, en faisant toujours semblant de ne pas le nommer, de ne pas l’inscrire dans le temps, encore moins dans les mœurs, de ne rien figer. C’est le destin des cœurs fugitifs et le fardeau des âmes nomades. Nous aurions pu nous aimer comme tout le monde mais nous avons préféré nier l’abattement des certitudes. Nous avons vécu. Nous nous sommes croisés. Nous avons brûlé.
Mais s’aimer ? Jamais. S’accommoder du regard des autres, tolérer l’insupportable suspicion, en rire puis en pleurer, non…
Au début, nous nous cachions. La nuit, nous nous poussions l’un ou l’autre dans l’alcôve d’une porte cochère, sous un arbre, derrière une église pour nous embrasser avec toute la fougue et la générosité d’un premier amour. Nos yeux humides se révélaient à la lueur d’un lampadaire. Et lorsque quelqu’un passait, je couvrais ta tête dans ma nuque pour que personne ne te reconnaisse. Nous nous aimions en embuscade, quelque part entre le mur des cons et celui des fous, coupables de passions innommables parce que trop jeune et surtout parce que trop vieux. Parce que trop marié, aussi. Bagué l’année de ma naissance. C’est ce qui s’appelle : être née trop tard. Beaucoup trop tard.
Les semaines et les mois passant, l’usage eut été de rompre cet attrait au sabre froid, de disparaître au grand jour puisque nous nous aimions aux grands soirs. Mais nous avons continué. Et de dîners en rendez-vous intimes, nous avons brisé l’idéal impossible pour bâtir l’idéal interdit. Nous voilà amants, amoureux, si vulnérables et si forts, guettant toujours le regard des autres pour ne pas être pris en flagrant délit de tendresse. Je découvre aussi la troublante obsession du vide. L’après-toi. Le temps qui fauche et celui qu’il reste. Je la regarde cette flamme qui brille, qui brûle et qui consume. Je la regarde qui danse et qui nous attire, brûle nos ailes et nos vies, pauvres imbéciles en sursis…
Et après… Que fait-on des cendres d’un si grand amour ? Que restera-t-il après nous ? Un visage qui s’efface, des parfums qui s’évaporent, des silences insoutenables et des nuits à chercher ton regard, la tendresse insistante de ton œil timide, cette affection silencieuse et ces gestes pudiques, graves et fragiles, aussi purs que ce que nous fûmes le temps d’un embrasement qui ne connut ni les heures ni les âges…
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La fleur des temps

Lorsque j’aurai atteint la fleur de l’âge, je me pencherai sur le berceau du monde, sur celui qui nous vit naître, aimer et mourir. Nous nous regarderons sans sourire, sans pleurer, comme deux vieux enfants épuisés par ce siècle, abandonnés à la fureur du temps, jetés en pâture dans un océan de désamour et de faux triomphes. Je deviendrai esclave d’une civilisation qui s’achève au firmament de son existence, qui s’effondre lourdement et sans bruit, qui s’étouffe avant d’avoir vieilli, qui tombe en bâillant. Je n’aurai plus la force, plus l’envie. Et nos larmes seront si peu de choses devant un tel embrasement… Mais là-bas, dans les flammes, la cendre noir, l’air irrespirable, dans cette nuit sans lune, dans ce brouillard inommable, une croix magistrale s’élèvera. La croix de Notre-Dame, la croix de la Résistance, la croix de Verdun, la croix des hommes qui prient en silence, la fleur hivernale, l’apothéose avant l’apocalypse, frappée des armes de la France, drapée d’un linceul tricolore, trophée des morts et fardeau des vivants, médaille des pauvres et misère des géants. Nous la regarderons, lassés et fiers. Fatigués. Amoureux.
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Le dernier panache
Le soleil frappe les champs à peine moissonnés et les pâturages en friches. Les machines tournent, les brebis tirent la langue, deux jeunes agriculteurs se sont endormis à l’ombre de leur tracteur, dans l’herbe sèche… Une version contemporaine de Monet. Je m’échappe à travers la plaine, sur ces chemins que je connais par cœur. Fatalement, donc, cette évasion est un échec. Mais si mes pas tiennent la route avec une redoutable constance, mon regard, lui, a déjà dépassé l’horizon. « À quoi bon marcher, il n’y a rien de beau derrière… » L’instinct fait face à la dissidence. Je voudrais m’arrêter là mais mes jambes m’entraînent vers ce destin qui m’insupporte. Mon âme s’est évanouie sur le bord de la route. Et je doute qu’un bon Samaritain ne lui vienne en aide. « Passez votre chemin, il n’y a plus rien à en tirer. Sa seule richesse, c’était la France… »
Nous sommes le 5 août 2023. Hier, nous avons quitté les pâturages bourguignons pour le bocage vendéen. Le sol est humide, le soleil boude mais au Puy du Fou, les genêts sont en fleurs.
En renouvelant ma visite au Puy du Fou, je crains de ne pas être touchée par cette mélodie jouée au fil du temps, par ce feu ardent qui embrase nos cœurs et fait frémir nos âmes d’enfants, par ces parades de héros qui nous indiquent le chemin des plus nobles espérances… J’imagine même quitter ces lieux comme on quitte vulgairement un office en faisant valser la petite porte grinçante du fond de l’église sous des regards inquisiteurs, lassée d’entendre monter les mêmes prières vers un ciel HLM dans lequel se battent tant de dieux. Ce que j’espère pourtant, c’est redevenir la petite apatride des années précédentes. Celle qui se retourne après avoir franchi la frontière en réalisant qu’elle pourrait tromper son drapeau pour d’autres armoiries. Celle qui regarde tristement l’horizon décliner en pensant que demain, le jour se lèvera de nouveau, oui, mais sur un monde devenu si laid qu’elle préférerait retenir la nuit.
Tandis que ma famille se dirige vers le Bal des Oiseaux fantômes, Philippe de Villiers m’appelle : « Venez au Manoir de Charette, il faut que je vous montre quelque chose. » Je m’exécute. Il est 15h30, le soleil apparaît enfin.
Une voiture s’arrête sur le parking du Manoir. Je m’installe à l’avant : « Vous m’enlevez ? » Philippe sourit et m’annonce : « Je vous emmène là où personne ne peut encore aller. » La route se change rapidement en chemin rocailleux puis en allée de terre. Et soudain, une annexe du paradis.
Philippe amorce une manœuvre dans les fourrés d’un terrain vague : « Vous voyez, là, c’est vraiment le bocage vendéen ! » Au volant de sa Citroën, le créateur du Puy du Fou arpente le nid de son futur spectacle, une nouvelle page d’Histoire inscrite dans la légende puyfolaise. « Ce ne sera pas avant 2027, précise-t-il, mais le projet est fou ! » Niché dans un écrin d’arbres centenaires, un étang se révèle et donne à ce lieu tout « le romantisme » voulu par Philippe. « On accompagnera les formes du terrain » dit-il en suivant de la main les courbes du vallon.
Depuis sa création, en 1989, le parc ne cesse d’accroître sa superficie et poursuit son œuvre à travers des spectacles originaux. À l’aube de la saison 2023, les équipes du Puy du Fou annonçaient justement l’inauguration d’un nouveau projet à 20 millions d’euros, Le Mime et l’Étoile. L’histoire se déroule aux prémices du cinéma muet dans un décor en noir et blanc où évoluent 120 acteurs devant une estrade de 2000 spectateurs. Et soudain, les studios boisés se changent en promenade parisienne entre les colonnes Morris et les vieilles enseignes. Le décor ne se fige jamais, des véhicules se fraient même un chemin entre les danseurs et les badauds… L’innovation technique épouse le récit et le résultat est impressionnant.
Retour au terrain vague. « Dans quelques années, lorsque vous reviendrez ici, vous vous souviendrez d’où nous sommes partis », sourit-il en portant son regard vers l’étang, les chaussures trempées, traînant ses vieilles semelles entre les ronces et les herbes folles. En attendant, Philippe de Villiers poursuit ses repérages et puise en ces terres l’inspiration de ses prochains spectacles, ces témoignages d’amour, de lumière et d’esprit.

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Carnet politique N°1
26 septembre 2022. 7h40. Un crachin plonge la rue du Cherche-Midi dans une ambiance plutôt morose. En quelques jours, le ciel printanier s’est affaissé. Les nuages ont repris possession des toits haussmanniens et les mines se sont assombries. « Comme un lundi », pensé-je. Mais un lundi d’anniversaire. Thomas et moi nous arrêtons au Grillon le temps d’un café servi au comptoir, entre les riverains et les ouvriers. Nous nous dirigeons ensuite vers le point de rendez-vous fixé par Guillaume, à une encablure de là. L’attente ne sera pas longue. Pourtant, ce sont souvent ces rares et courts instants de répit qui vous incitent à tout remettre en doute. De l’utilité de votre propre engagement à celui de l’homme que vous avez choisi de suivre jour et nuit. De cette situation singulière à cette vie que vous avez décidé de consacrer à la patrie, entièrement, à travers le moindre service, le moindre mot, la moindre action, la moindre minute passée à attendre dans cette voiture, en double-file. Mais à attendre quoi ? A attendre qui ? Et à quoi bon ? A cet instant, tout m’échappe. Et je n’ai pas l’intention de courir après des certitudes qui se font la malle. Autant affronter le doute. Même quelques secondes.
Peut-on servir son pays noblement à travers la politique ? Peut-on réellement aider les Français à partir de discours, de programmes et de stratégies de communication ? Peut-on reconquérir les cœurs, réconcilier les âmes et ressusciter cet idéal dans l’esprit de ceux qui l’ont déjà abandonné, ou qui ne l’ont jamais connu ? Peut-on vraiment changer le court de l’Histoire en invoquant sans cesse « l’art du temps long », quand tout, jour après jour, nous plonge un peu plus dans l’abîme ? Une phrase de mon père spirituel me revient alors : « A quoi sert de gagner le monde si c’est pour se perdre soi-même ? » Mais une seconde bouscule cet instant de sagesse : « Il y a un temps pour tout. » Et ce temps ne nous appartient plus.
Je m’étais emportée à ce propos, cet été, en appelant Guillaume pour lui confier mes incompréhensions, mon insatisfaction, ce sentiment d’abandon, d’impuissance partagé avec de nombreux militants… Et il m’avait tenu ce discours sur le temps long. En raccrochant, je m’étais dit : « Il n’a vraiment rien compris. » Puis je me suis imposée un moment de silence, justement. De déconnexion. Il me fallut apprendre qu’entre ma vie de journaliste, de l’immédiateté, de l’urgence, et celle de collaboratrice d’un homme politique, il y avait un précipice temporel. Que, comme tout le monde, je m’étais sans doute un peu laissé dévorer par les réseaux sociaux, par cette communication permanente qui empêche les esprits d’éclairer le monde, un monde ébloui par les écrans, l’inconsistance de l’information de masse et le bruit strident de la rumeur. Mais tout de même. Le temps long n’est rien sans le temps court. Et tout va si vite.
Une silhouette apparaît dans le rétroviseur. C’est lui. Il termine sa cigarette, traverse la rue, ouvre la portière et passe la tête dans la voiture : « Joyeux anniversaire Maud ! »
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Sur les chemins noirs
Au fil du temps, et après avoir tant couru, je m’aperçois que la vraie chance, ce n’est pas de pouvoir se retirer du monde, de fuir la société, de disparaitre des réseaux sociaux, de refuser les cookies, de se mettre en mode avion et d’habiter une île imaginaire. C’est d’être capable de chasser le monde qui se loge en soi. C’est de retrouver ce petit jardin intime dans lequel on faisait naître des héros, des histoires, des légendes, des promesses, des rêves de gosse qui deviendraient un jour réalité. C’est, dans un moment de peine ou de révolte intérieure, d’avoir la force, quand même, de reprendre les chemins inachevés. Ça ne veut pas dire repartir en arrière, ça veut dire recommencer. C’est pour ça qu’on lit, qu’on écrit, qu’on se souvient, qu’on se laisse bouleverser par des choses futiles, des rencontres, des regards, des moments qui ne coûtent pas un sous mais qui valent tout l’or du monde. C’est pour ça qu’il faut s’émerveiller sans cesse, être naïf de temps en temps, pleurer pour rien et rire de tout, s’enivrer, se tromper, s’enlacer, se quitter, se manquer, se retrouver. Et laisser toute la place au hasard. Parce que tout le bonheur du monde se trouve dans l’imprévu. Il faut être capable, de temps en temps, de clore son agenda, de manquer un rendez-vous, de quitter sa routine, de lever les yeux et de regarder autour de soi. De ne commander rien d’autre qu’un billet de train ou qu’un verre de vin.
Alors pour répondre à cette envie de rien dans un monde obscurci par le tout, je me suis acheté un ticket de cinéma. Et de cet enfermement naquit une échappée, une évasion statique sur les Chemins noirs de Sylvain Tesson.
Voir ce film sans avoir lu le livre fut fut un peu comme partir en randonnée avec des chaussures neuves. Ma première réaction lorsque l’écran s’éteignit fut même d’imaginer que ces paysages eurent été plus joliment écrits que filmés. Qu’on aurait peut-être davantage souffert de lire ces larmes que de les regarder couler. Mais de toute façon, je n’y allais pas en pensant que ce serait le film de l’année. J’y allais en pensant qu’il me conforterait dans ma folie d’exil. Je voulais entendre ce cri venu d’un autre monde, de derrière les cimes, qui te dit : barre-toi. La France t’attend. Pas les Français, pas les urnes, pas l’Histoire : la France. Sylvain Tesson a rendu quelque chose possible. Il a ouvert des chemins. Il y a versé sa sueur, son sang, ses larmes et son encre parce que la France le réclamait. Elle était assoiffée de témoignages d’amour. Elle avait besoin qu’on l’éprouve, qu’on l’étreigne, qu’on se casse la gueule pour nous aider à nous relever. En descendant les marches de la salle de cinéma, je me suis sentie plus morte que vivante. Il y avait quelque chose d’irrationel, d’irrespirable. J’ai cherché l’air, le ciel, les arbres. J’ai alors quitté ce monde débile, ce que je cherche à faire tout le temps en disant à mes potes et à ma famille que « je pars », « mais tu pars où ? », « je ne sais pas, loin », « mais tu reviens quand ? », « tout à l’heure, demain, dans un mois, jamais »… Et soudain, la nuit est tombée. Pas dehors, il fait encore jour à 20h. Mais en soi, il se faisait déjà tard. C’est cet instant tragique où vous vous apercevez que la vie va beaucoup trop vite. Alors vous montez sur votre scooter, vous démarrez en trombes, vous dévalez la rue Claude Bernard – la tête dans les nuages, vous passez devant Le Café d’Avant, vous voudriez vous arrêter mais vous ne pouvez pas parce que vous êtes en retard. Et parce que ça va trop vite. Vous vous rappelez de cette nuit où vous étiez complètement bourrée, à pleine vitesse dans la ville, les feux n’avaient aucune couleur, ou plutôt si : ils étaient tous rouges. Mais là, à ce moment précis, vous êtes sobre et vous roulez vite quand même. Personne ne vous attend, pourtant, mais vous réalisez que vous avez passé votre courte vie à vous manquer vous-même et qu’il s’agirait de vous donner rendez-vous, un jour. Voilà. Ce n’est pas un grand film. Mais c’est une grande histoire qui conduit à une formidable ivresse. Il ne s’agit pas de renier le monde moderne, il s’agit de s’en évader quelque temps pour retrouver aux confins du pays tout ce que les écrans ne nous offriront jamais : les parfums, la matière, les blessures et la vie. Ce film n’est pas à voir. Ce livre n’est pas à lire. Ils sont à vivre.
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Parlement du peuple

La porte de l’agence immobilière se referme derrière moi. « C’est ça, la France », pensé-je. Le souffle d’un commerçant exaspéré derrière un plexiglas. La déclaration d’amour d’un agent immobilier à sa région. Quand on n’a plus que son espoir à vendre et que son avis à donner, on ne réclame plus de gros chèque, seulement l’or du temps.
C’est le verre de rosé quotidien au PMU, à 9h du matin. Le deuxième. Le troisième. Et le quatrième, surtout ; ce sont les portières gelées de la Peugeot, les -4°C de la semaine dernière, les brèves de comptoir qui valent un programme politique, le passé qu’on regrette, l’avenir qui rend fou, les 400 coups, les 135 balles, la fermeture de l’usine, les bancs de l’école séchée et ceux de l’église à vendre, cette terre qu’on ne quitterait pour rien au monde, et les copains, forcément, ceux du bar, ceux d’avant, ceux qui restent et ceux qui s’en vont.
Ce sont ces odeurs d’arrière-cuisine, de galettes des rois, de croissants chauds, de cierges brûlés, de café moulu, de terre, de pluie, d’ici. C’est cette satire de la société, ces choses graves qu’on accueille avec légèreté, cet avis sur tout, cet avis pour rien. Ces visages marqués. Ces regards marquants. Et l’idée que quatre doses de piquette immunisent de tout. Y compris des emmerdeurs.
« Le comptoir est le parlement du peuple », écrit Victor Hugo. Et les piliers nous représentent plutôt bien. J’ai toujours pensé que les gilets jaunes n’auraient jamais pris les ronds-points si les bistrots de province n’avaient pas fermé. On se dit tout devant un ballon. Parfois trop. Mais un éclat de voix vaut mieux qu’un éclat de grenade.
Au Café Montparnasse, entre les fauteuils en cuir, les chaises en rotin, les rideaux en velours, les guéridons en fonte, les publicités d’antan, les lustres Belle-Époque épargnés par le grand remplacement suédois, ce comptoir en zinc et ce décor boisé, le temps ne s’est pas arrêté. Mieux, il a fait demi-tour. Dans cet urbanisme moderne, bétonné, bruyant, cette immense tonnelle rouge s’impose au nouveau monde comme un vieux phare. Comme un rempart. Une citadelle. Un bras de fer, de chair et d’or entre l’inénarrable beauté du temps passé et celui qui vient.
Ici, on aimerait tous les appeler Patrick ou Michel. Surtout lui. Celui qui vient d’entrer, les mains cachées dans les poches d’un pantalon trop large, les cheveux blancs, la mèche rebelle, le corps si fin et le regard si triste. Ce Michel là semble crouler sous le poids de sa veste. Il s’approche du comptoir, s’y accroche en interrogeant le garçon du regard et marmonne : « Un allongé sivouplé. »
Puis il attrape le journal et s’y plonge comme on se dérobe derrière l’écran d’un smartphone quand on ne sait pas quoi faire ni à qui parler. Entre deux lignes, il balaye les tables du regard, se heurte au mien, semble confus et retourne à sa fausse lecture. Trop tard, je l’ai remarqué. Lui, l’insignifiant. Lui qui incarne malgré lui cette petite France essoufflée, si belle mais si malade. Sacré Michel.
Sur l’autre rive, un vieux monsieur fait traîner ses semelles sur le trottoir morne de la rue Jouffroy d’Abbans, une demi-baguette dans les mains, les mains dans le dos, le dos voûté, les cheveux soigneusement peignés et le sourire naissant avant même d’avoir franchi le seuil du Rouergue. Il entre sans masque. Je ne me souviens pas de ses premières paroles, seulement de sa poignée de main avec le patron. Il sait où s’asseoir. Il ne commande pas. Son café est déjà prêt. « Les dernières nouvelles », clame le serveur en lui tendant Le Parisien. Le vieux monsieur le saisit avec enthousiasme et commence à le feuilleter. L’odeur du papier a trouvé ma table.
Un peu plus tard, une femme entre, en colère. J’entends « fait chier », « foutu virus ». Elle avale un petit noir aussi vite que son ombre et détale. Un autre monsieur s’installe au bar. « Tout va bien ? » – « Fort bien ? » – « Une orange sans glace ? » – « Et un café ! » On se passe les journaux. Le Parisien a changé de mains, Le Journal du Dimanche prend l’avantage et dans le feu de l’action, découvrant la Une consacrée aux candidats de la droite, le petit monsieur s’exclame : « Oh ! Dis ! Regarde-moi ça, ils ont mangé du bifteck ou quoi ? » Puis il se met à rire.
Au bout d’un quart d’heure, j’entends la chaise trainer des pieds, elle aussi. Le petite monsieur s’en va. Il replie le journal, le pose sur le comptoir, range poliment sa chaise et salue la compagnie sans s’attarder. Il revient demain. De l’autre côté du bar, on rigole comme des pochtrons. C’est le cri du coeur.
Dehors, la pluie commence à tomber. « On se croirait en octobre » disait le petit monsieur, tout à l’heure. Mais on s’en fout. Ici, les vieux abat-jours, les brèves de comptoir, les bruits de cuillère et l’odeur du café valent tous les soleils du monde. Le Bistrot est le deuxième parlement du peuple, c’est vrai. Un parlement où les voix comptent.
J’ai perdu la notion du temps, depuis le Covid. Mais je me souviens d’un texte écrit au crépuscule de cette longue et sinistre période. Il commençait ainsi :
Je veux revoir votre visage, Madame, sous la tonnelle d’un tabac. Vous qui rendiez le regard des hommes tellement imprudent, tellement fragile, parfois tragique, lorsque sous ce vieux guéridon, vous faisiez danser vos jambes.
Je veux revoir votre sourire, Monsieur. Relire le titre de ce fameux roman que vous n’avez jamais achevé – peut-être même ne l’avez-vous jamais commencé – et délivrer tous ces aveux emprisonnés dans les miroirs de ce Café.
Je veux revoir votre doigt glisser sur la carte du Flore, Mademoiselle, et votre œil pécher au chapitre des desserts. Je veux lire dans vos gestes, appliqués et maladroits, la moindre passion, le moindre étonnement, la moindre fracture qui justifierait votre extravagance ou absoudrait vos mauvais goûts. Je veux que vous m’inspiriez le moindre doute, le moindre mot, le moindre sentiment, et cette irrésistible envie de vivre et de revivre là où le temps n’a pas d’effets.
Je veux, Monsieur, vous voir m’offrir ce verre à une heure encore plus indécente dans un langage qui n’appartient presque qu’à vous, et vous quitter comme nous nous sommes rencontrés, anonymes.
Je veux siéger au parlement du peuple balzacien, à 7h, entre les tartines de beurre et la palette de porc, là où tout se joue, là où tout se pense, là où Audiard sévit encore.
Je veux commander une tisane à 19h au Carrousel, être moquée – à raison – par le patron, parier une vodka le lendemain matin et me ruiner en petits noirs toute la journée.
Je veux sentir l’odeur du café froid et du papier journal, chercher la monnaie manquante au fond de mes poches et réaliser qu’un inconnu a tout réglé.
Je veux revoir mon pays.
Je veux réécrire sur des coins de tables en bois ou sur les courbes d’un guéridon sous lequel vous faisiez danser vos jambes… Et pousser la porte du Select, vous heurter par accident, m’accrocher à votre regard quelques instants puis le laisser s’envoler, peut-être pour toujours…
Je voudrais vous recroiser, Monsieur, vous reconnaître, Madame. Je voudrais vous écrire, vous romancer. Et croire que vous vous souvenez aussi de tous ces moments anodins cueillis à la marge du temps dans ces troquets vieillots et ces brasseries de luxe rendues à l’occupant depuis le mois d’octobre.
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Vestiges phocéens

« Revenez à Marseille au printemps, me dit-il, je vous montrerai les chemins qui bordent la cité. » Sortir des sentiers battus, larguer les amarres, laisser les quartiers perdus, s’éloigner de la ville au petit matin et la redécouvrir à la nuit tombée. Dans le regard azur de cet homme sans doute un peu rêveur, la phocéenne se pare à nouveau d’ors, d’espoir et de vertus. Loin des quartiers où prospèrent la délinquance et la criminalité, loin de ces bistrots où le patois devient même étranger.
Appuyé sur son étale de spécialités alsaciennes, sur le petit marché de Noël du Vieux Port, J.-R. me raconte ses voyages, son enfance, ses navigations et ses rencontres. L’aventure. A mille lieues de ce chalet factice. D’habitude, on l’aperçoit au fond d’une boutique de fabrications artisanales, derrière une façade bleue : « A chaque fois qu’un client entre, je le considère comme un ambassadeur de Marseille, alors je me fiche qu’il reparte avec un produit, tout ce que je veux, c’est qu’il reparte avec un sourire. » Et de toute évidence, difficile de ne pas y succomber.
Un peu commerçant, un peu philosophe, le Perpignanais reconnaît toutefois mener un train de vie « marginal » par rapport à la frénésie citadine. En somme, de 9h à 20h, J.-R. n’entrevoit Marseille qu’à travers sa vitrine. Le week-end, il longe ses côtes à travers mer, à bord de son voilier. Dans son quartier, les gens l’appellent « le milliardaire ». C’est le prix de la réussite : « Je crois que les Français sont de plus en plus fainéants et qu’ils supportent mal que l’on puisse profiter des fruits de son travail, de ses économies et de ses passions. »
Alors le soixantenaire se rassure, esquive les inquiétudes en riant de lui-même, s’échappe à nouveau vers ses souvenirs. De son enfance vécue dans une ferme, en sabots, à l’évocation de cette Italie qu’il dessine comme on caresse les courbes d’une femme… Du cancre qu’il était en classe à cette curiosité insatiable. De ces heures passées à feuilleter des livres, des dictionnaires, des encyclopédies pour épouser la langue française, à ce sentiment de ne pas s’être suffisamment battu pour la défendre. La délicatesse des mots, la richesse du vocabulaire, l’élégance de la formule n’ont, selon lui, pas survécu au laxisme de l’éducation moderne : « Maintenant, j’entends des femmes s’exclamer : ça me casse les couilles ! » Rude.
Dans quelques semaines, J.-R. reprendra le large. Seul. « Ma femme est déjà vieille, elle ne veut plus m’accompagner », plaisante-t-il à moitié… S’il ignore encore quelle sera sa destination, au-delà des 38 pays déjà parcourus, une chose est certaine : Marseille restera toujours son port d’attache. Quoi qu’en pensent les « journalistes parisiens », quoi qu’en pensent ses voisins, par amour peut-être, par vaillance sûrement, par fidélité, c’est sûr. La cloche annonce la fermeture du marché. Il me tend la main. La parenthèse se referme.