Tout le monde le sait. Vous souffrez de vous-même et du monde dans tout ce qu’il a de plus laid, de plus froid et de plus bruyant. Mais c’est ce qui nourrit votre œuvre.
Au fond, vous aimez cette souffrance parce qu’elle vous accompagne dans votre solitude, elle vous rassure, elle vous bouleverse, elle vous inspire, elle est votre muse, elle vous offre une liberté inestimable. Et cette peur bleue de voir disparaître tout ce que vous avez aimé vous stimule.
Mais vous ne voulez pas simplement avoir l’air d’un vieux réac aigri obsédé par le déclin de l’Ancien monde, commentateur de plateau aux heures de grande écoute et misanthrope sur Twitter.
Alors vous lisez. Vous écrivez. Vous retrouvez ailleurs ce que vous avez perdu ici. Parfois, vous congédiez votre solitude pour répondre aux messages d’une inconnue, mais vous ne la trompez jamais – la solitude. Vous ne recherchez pas le bonheur, c’est lui qui vous trouve. Vous n’aimez pas les mondanités mais elles font partie de votre personnage.
Alors les soirs de fête, vous vous regardez dans le miroir avant de partir en ajustant votre col de chemise blanche, vous vous haïssez une dernière fois en fronçant les sourcils et vous devenez un autre homme. Un dandy évadé de la belle époque. Cet homme-là plaît aux aristos et insupporte la bourgeoisie. C’est le bon équilibre.
Pourtant, il ne fait rien pour. Il ne se prête même pas au jeu espiègle de la séduction. Non. Il subit la conversation. Il s’amuse un peu, tout de même, mais le temps lui paraît si long. Il se lasse et disparaît pour trouver refuge en celle qu’il n’a donc jamais cessé d’aimer : la souffrance.
Vous persistez ainsi dans votre être, dans un état somatique incessant. Mais vous luttez instinctivement, ne serait-ce que pour continuer à lire. C’est-à-dire à vivre.
